Les artistes selectionnés - Prix de dessin 2022

Olga Chernysheva 

Interview - Marie Maertens

L’un de vos sujets principaux est la vie ordinaire à Moscou, où vous vivez. Pourquoi avoir décidé de dépeindre ce quotidien ? 

Avant de revenir sur ce point précis, je voudrais préciser que j’ai étudié à l'Institut national de cinématographie, puis je suis allée à la Rijksakademie d’Amsterdam, pour y apprendre l’animation. L’enseignement nous incitait à regarder d’une autre manière ce qui nous entourait et qui pouvait nous sembler très basique. J’aime les objets de notre environnement ou qui nous touchent au plus près, car ils se révèlent plus énigmatiques. J’aime quand les choses sont simples, mais se glissent hors de la définition. C’est inspirant, intéressant et je peux les immortaliser par des photographies ou, parfois, des croquis. Je ne les regarde pas uniquement en tant qu’objets, mais pour ce à quoi ils ressemblent. Plus nous avons d’éléments anodins sous les yeux, plus nous pouvons nous questionner sur leur sens. Je préfère toujours ce qui est caché et ne crie pas… ce qui peut sembler mineur et non grandiloquent… même si les objets nous submergent ! 

Comment avez-vous débuté le dessin ? Le pratiquiez-vous enfant par exemple ? 

Je ne viens pas d’une famille d’artistes et je dessinais un peu comme tous les enfants, mais sans passion particulière. Je voulais être vétérinaire au départ… mais quand nous réalisions de longs voyages en train avec mes parents, entre différentes villes russes, je dessinais beaucoup, même de manière symbolique. Déjà à l’époque, je pouvais essayer de représenter ce qui apparaissait de manière fugitive. J’adore examiner les animaux ou les insectes, mais aussi imaginer ce qui interfère dans leurs histoires. Le phénomène de l’observation est une conception mentale pour fixer le monde, comme d’autres le font par l’écriture. Chez moi, le dessin est devenu prépondérant.  

En dessinant tout ce qui vous entourait…

Dans l’école de cinéma, l’un des exercices était de concevoir de nombreux croquis, alimentant l’idée que si vous dessinez un arbre ou un personnage, sans son contexte, vous en perdez le sens. Mais si vous ajoutez d’autres éléments en parallèle, cela vous permet de les comparer, d’en percevoir les différences, donc de mieux appréhender l’ensemble. Cela rend votre regard plus tranchant et plus attentif. Aujourd’hui, j’enseigne à l’école Rodchenko de Moscou, qui est spécialisée dans la photographie et le multimédia, mais les élèves y dessinent encore et j’essaie d’attirer d’autant plus leur attention sur ce médium.

C’est pourquoi vous aimez autant dessiner les foules, qui vous permettent également de vous interroger sur le fonctionnement de la société ? 

La foule se montre comme une unité, mais toujours aux côtés d’autres éléments qui permettent, en effet, de nourrir l’analyse. Je m’impose comme une forme de méthodologie, afin de communiquer de manière assez simple et parlante. Car la société fonctionne dans une norme de relations où tout est question de correspondances, comme le sont les compositions en musique. 

Prenez-vous, à chaque fois, des photographies vous-mêmes ou pouvez-vous faire des captures d’écran ? 

J’emploie beaucoup de matériaux différents, qui peuvent être mes photographies ou des images issues d’internet. Mais de cette source de départ, je vais changer les poses et les proportions. Je ne considère pas mon travail comme étant réaliste et il ne me semble pas intéressant de copier les représentations qui m’inspirent, bien qu’elles soient toujours présentes. Je regarde tout autant les poses, les mouvements que les espaces flottants. En parallèle, j’admire ce qui est structuré, à l’exemple des hiéroglyphes égyptiens, se déroulant en lignes. Ce langage très symbolique induit une autre notion temporelle.

Là encore, je pense que cette conception de l’art provient de mon éducation. Dans mon école, il fallait par exemple choisir un texte, un conte ou une nouvelle et développer une composition à partir de ce matériau. Cela pouvait être plus ou moins poétique. J’aime aussi varier les matériaux, allant du crayon à la plume. Par exemple, ma série Briefly relate des scènes aux mouvements très rapides. J’ai pu les observer dans le train qui roule sans arrêt de Moscou à Saint Pétersbourg et traverse les gares de plus petites villes. On voit ainsi très furtivement ceux qui attendent le prochain train et je me sers du fusain pour témoigner de cette vitalité. Cela ne serait pas aussi pertinent avec de l’aquarelle.

Pour accompagner ces témoignages, revendiquez-vous une narration dans vos travaux ?

S’il est assez facile d’y reconnaître les scènes, le sujet sous-jacent qui revient beaucoup est celui du pouvoir. Même le voyage en train est une manière de dire que tout est concentré à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, tandis que la vie locale importe peu. Elles absorbent la culture et l’argent, apparaissant comme dominant les autres. Cela arrive évidemment dans d’autres pays, mais les structures du pouvoir sont toujours plus avides, et j’assume de le dénoncer. Je veux aussi témoigner des évolutions des villes, où tout devient luxueux et s’uniformise… La ville de Moscou a beaucoup changé ces dernières années, mais tout n’est pas réussi. On donne l’impression d’une ville très propre, égaillée de cafés et de restaurants, comme dans un conte de fées… Sauf pour les immigrants, souvent d’origine asiatique, à qui il revient de nettoyer. Mes dessins peuvent aussi apparaître comme une critique envers la politique environnementale, qui fait abattre beaucoup de grands arbres pour planter des végétaux plus petits et mignons. Une violence cachée se tapit derrière tout cela et camoufle des luttes internes. Toutefois, mes œuvres ne doivent pas être trop démonstratives et je me positionne davantage dans l’observation. 

Est-il d’autant plus important de travailler par séries, pour le démontrer ? Quand ne montrer qu’un dessin est parfois moins parlant…

C’est une manière pour moi de construire mon propre territoire et me donner comme une cartographie. Avec un seul dessin, la mise en contexte serait en effet plus compliquée et quand on est attiré par un sujet, on veut en savoir davantage. 

Êtes-vous aussi dans une forme de filiation de la littérature russe, qui s’est inscrite dans un certain réalisme ?  

Mes sujets sont reconnaissables et on a déjà dit de moi que je m’inscrivais dans la tradition de la peinture réaliste du 19ème siècle. Je ne le nie pas, mais pour revenir à la littérature, mes personnages préférés sont bien ceux d’Anton Tchekhov, car il les pousse totalement dans l’absurde. Tout en étant très précis dans les détails, il présente des situations qui peuvent sembler normales, mais dans lesquelles tout est à l’envers. Nicolas Gogol est plus riche ou prolixe et se révèle davantage dans l’emphase. Alors que Tchekhov apparaît plus froid, comme pourrait l’être un auteur scandinave. Une nouvelle qui s’appelle Collection est une description de l’accumulation de morceaux de vêtements, de pierres, de draps, mais aussi d’éléments un peu répugnants… cela devient la collection la plus absurde au monde. L’auteur traite les choses rationnalisées, d’une manière ironique, élégante et indirecte. Parfois, il peut ne s’attacher qu’aux détails, comme dans La Mouette, où le docteur découvrant le héros qui vient de se suicider ne regarde que les faits, même si une vie vient de s’achever. Dans d’autres récits, un personnage transporte toujours un concombre dans sa poche... Cela n’apporte rien à la situation, juste de l'incohérence, comme le ferait Samuel Beckett. D’ailleurs, j’adore le musée dédié à Tolstoï près de Moscou, dévoilant sa correspondance et les dessins de son frère. Il est passionnant quant à cette notion de réalité.

Pourriez-vous mettre dans vos dessins ce genre de « détail camouflé » ? 

Oui, et même si personne ne le voit, je pense que la notion de plaisir ressenti au moment où l’on réalise l’œuvre est très importante. Si je suis bien quand je la crée, je sais que c’est juste. Dans certaines vidéos, je peux également rire de la répétition d’un son et le fait d’essayer encore et encore. 

D’ailleurs, que vous apporte le médium du dessin, notamment par rapport à la vidéo pour laquelle vous êtes aussi très reconnue ?

C’est peut-être mon médium favori, car je dois avouer que je ne suis pas si experte en technique. Pour le montage des vidéos, je travaille avec des assistants, tandis que je peux toujours faire confiance au dessin. On voit ce que l’on y réalise et il est relié au corps. Un dessin ne vous trahit jamais et même s’il est raté, il témoigne de ce que vous avez réalisé. Si l’on dessine tout le temps, comme le font les enfants, c’est un peu comme de chanter.

Le dessin n’engage pas toujours la réflexion et c’est agréable de poser des signes sans vraiment y penser, avant de se demander qu’elle en est l’intensité. A d’autres moments, il induit une forte concentration et quand je dessine, j’oublie la musique ou tout autre bruit aux alentours. Je possède de nombreux carnets de croquis que je ne montre pas et qui sont un peu comme mon âme… Quand je réalise des vidéos ou des photos, je dessine également beaucoup, car je conçois un storyboard pour moi. En fait, j’ai un crayon dans la tête en permanence ! 

Au niveau artistique, aimez-vous des courants davantage que d’autres ? 

J’aime de nombreuses périodes de l’histoire de l’art, mais depuis l’enfance, je suis fascinée par les portraits égyptiens de la période romaine. Ils ont été conservés grâce à la cire et nous en avons une très belle collection dans les musées de Moscou. Malgré leur ancienneté, ils vous parlent, tout en étant plus symboliques. Car pour croire au christianisme, il fallait s’attacher à la notion de l’âme et le réalisme était moins important. Ces portraits sont devenus si populaires qu’il s’agissait presque d’un travail de répétitions, mais ils demeurent fantastiques et très suggestifs.

J’aime également les gravures japonaises, les dessins à l’encre de Chine, puis l’impressionnisme et le postimpressionnisme français. Les lettres de Vincent van Gogh sont l’une des bases des écoles d’art en Russie, avec la Renaissance ou Rembrandt… L’éducation soviétique que j’ai reçue était assez universelle, même si à l’époque, la plupart des reproductions n’étaient pas en couleur et ont peut-être forgé mon goût pour le noir et blanc. Puis le constructivisme russe est évidemment important, notamment avec des noms moins connus, tels que Mikhaïl Matiouchine. Il a créé une théorie de la vision élargie en insinuant qu’il ne faut pas regarder directement vers le centre, qui est trop agressif, mais tout autour… Or, en ouvrant sa manière de percevoir, on apprend à ressentir l’univers. Matiouchine a exécuté de nombreux dessins portant sur cette question liée au cosmos.

Marie Maertens