Les artistes selectionnés - Prix de dessin 2021

Daniel et Florence Guerlain

Martin Dammann

Interview - Marie Maertens

Je crois savoir que, parfois, chez vous une exposition peut engager une série de travaux. Qu’avez-vous réalisé récemment ?

En effet, pour mon dernier solo-show, j’ai développé une thématique assez évidente selon son titre d’Exfreundin, qui signifie Ex-petite-amie et j’en ai fait mon sujet principal. En regardant mon travail passé, j’avais l’impression que, dernièrement, il se composait soit de surfaces parfaites, soit de contenus très politiques. Or, j’ai eu envie de revenir à un point de vue plus personnel, estimant que c’était une source intéressante. 

L’avez-vous travaillé d’après des images existantes, comme vous le faites habituellement ?

Oui, la plupart du temps, je pars de mes propres photographies, de celles que j’ai glanées ou trouvées dans les archives. Cela m’intéresse de voir comment on perçoit les photographies vernaculaires, notamment celles des temps anciens, quand elles sont immergées dans notre présent. 

Concevez-vous, pour autant, des esquisses ou dessins préparatoires ?

Bien entendu, j’en réalise également, mais j’aime quand l’on découvre, et notamment dans les images privées et non professionnelles, des éléments comme des ratés ou des flous. Ils apportent formellement autre chose ou s’avèrent être des signes de ce qui n’apparaît pas dans la photo ou n’est pas conscient, même de la part du photographe. L’idée de mes dessins est de reconstruire ce qui était derrière l’image quand elle a été prise. 

Votre travail débute donc avec la recherche de ces images, leur sélection, avant de les scanner et de les agrandir afin d’observer rigoureusement les traces du passé…

Oui, une grande partie du travail est de les regarder et, parmi les milliers, peut-être même les millions de clichés que j’ai consultés, de trouver ce que je peux y apporter par le dessin et la peinture. Les photographies recueillies sont, la plupart du temps, en noir et blanc, tandis que mes propres images sont en couleur.

Quand vous avez utilisé, à une période, des images des grandes guerres, ou celles des foyers américains durant les sixties, que vouliez-vous dire ?
Vouliez-vous témoigner de l’histoire ?

Je ne commence jamais avec le but de signifier quelque chose de spécifique et, au départ, je ne sais pas vraiment ce que les images ont à me dire. Si l’on reprend celles de la guerre, elles étaient l’œuvre de soldats, voire de femmes engagées dans l’armée, sans parler nécessairement et uniquement du conflit. Dans des situations extrêmes, la condition humaine apparaît comme étant plus exacerbée qu’à d’autres moments de l’histoire et c’est pourquoi ces reproductions m’ont captivé. Toutefois, j’ai aussi employé beaucoup de clichés des années 1930 ou, même plus globalement, des années 1910 aux années 1970, puis de la période 1990-2000. 

Donc, face à cette multitude de sources potentielles, vous ne commencez pas avec un sujet très précis en tête ? 

Il m’est arrivé d’élaborer des thématiques déterminées, ou comme nous l’avons mentionné précédemment, qui accompagnent des projets d’expositions. J’ai, par exemple, travaillé dernièrement à partir d’images prises par des colons, au 19ème siècle en Afrique. Mais je peux aussi commencer à travailler davantage sur le motif, sans trop analyser. En élaborant un dessin, je pense aux suivants et même à un déroulé de cinq images et puis, finalement, j’en sélectionne une autre ! Tout à la fin de ce qui peut constituer un ensemble, je comprends alors mon sujet.

Cependant, si vous parlez ici du post-colonialisme, de manière plus générale, vous traitez des thèmes de l’identité ou du genre depuis longtemps…

J’ai notamment développé l’attention à l’identité quand j’étais focalisé sur les clichés de la guerre et les relations entre hommes et femmes, donc la question des genres. Pour moi, ce sont des sujets-clés et je n’emploie pas d’images professionnelles car j’aime dénicher ce qui est caché. Un photographe sait ce qu’il veut dire et va orienter son image dans ce sens. Je souhaite, quant à moi, découvrir au-delà de ce que l’on voit. 

De passer du médium de la photographie aux aquarelles vous aide-t-il, en outre, à octroyer de la distance vis-à-vis de l’image représentée ?

J’aime que la technique de l’aquarelle permette d’être très réaliste, voire photo-réaliste, mais qu’une goutte d’eau puisse détruire ou remettre en question le sujet ! Un coup de pinceau peut dissoudre la clarté d’une image, quand bien même le contenu demeure le même. En peignant, je cherche ainsi à me rapprocher de mon sujet, mais en parallèle, il peut s’évanouir. Ce va-et-vient me semble intéressant et d’ailleurs, certains spectateurs trouvent que je protège ainsi mes personnages. 

C’est une analyse très intéressante…

Oui, induisant que la peinture ou le dessin révèlent, mais peuvent aussi cacher certaines choses… Cela résume aussi la polarité dans laquelle se retrouve l’artiste, particulièrement en ce qui concerne les aquarelles. Au final, je m’expose davantage moi-même.

Mais justement, qu’attendez-vous du regardeur, en montrant des événements historiques parfois violents, mais de manière assez douce par votre technique ?

Mon but n’est pas d’enseigner quoi que ça soit ou d’emmener vers un message précis. Je souhaite ouvrir les images, les rendre plus visibles et perceptibles à travers une multitude de couches. L’œuvre est un miroir de ma propre attitude au moment de sa réalisation et si je représente, par exemple, mon ex petite-amie, j’y introduis tout autant de la joie que de la peine. Ces sentiments vont être liés et le « caché » va devenir visible. J’expérimente cette dynamique dans mes travaux. 

En parlant de dynamique, comment choisissez-vous vos couleurs ? On y observe des dominantes de roses et de pourpres… Ont-elles une signification particulière pour vous ?

Les couleurs reflètent les intensités. Elles sont liées au monde tangible, mais ne suivent pas les règles classiques que nous apprenons dans les écoles d’art, à l’exemple du bleu témoignant du froid ou du jaune représentant le chaud… Pour moi, les couleurs accompagnent et soulignent les émotions induites par les photos. J’emploie un nombre de tonalités assez réduites car, en fait, je ne suis pas intéressé par ces études de valeur, mais par la force visuelle qu’elles peuvent créer. 

Nous ressentons, en effet, ces émotions devant vos œuvres, mais également un plaisir à les réaliser. Etes-vous d’accord avec cela ?

Oui, car l’aquarelle offre tant de surprises ! D’ailleurs, comme je l’ai précédemment dit, je ne sais pas toujours pourquoi je choisis une image, mais une fois que je la peins ou la dessine, cela m’apparaît clairement. L’aquarelle est un médium qui n’est jamais répétitif. Elle me donne toujours l’impression d’un accomplissement après le travail difficile qui le précède.

Les grands formats vous aident-ils à ressentir et témoigner d’autant plus de vos émotions ?

Encore une fois, ce n’est pas un facteur forcement conscient, mais il me semble que la photographie permet de s’étendre plus largement dans l’espace, tandis que chaque dessin ou aquarelle - et particulièrement les motifs que j’y emploie - nécessite une taille qui lui corresponde. C’est plutôt l’inverse car, parfois, je dois me forcer à les agrandir, sans en diminuer le contenu originel.

Comment vous êtes-vous situé, quand vous avez débuté dans les années 1990, par rapport à la tradition d’une peinture expressionniste assez dominante en Allemagne ?

Je dessine depuis les années 1980 et, quand j’ai commencé dans les années 1990, la peinture figurative n’était pas très en vogue et même considérée comme étant assez ridicule. C’est devenu à la mode dix ans plus tard, mais il faut bien se rendre compte qu’aujourd’hui le mantra des artistes est d’être connectés. Quand j’ai débuté, notre position était plutôt l’individualisme ; il valait mieux être éloigné de la pratique d’un autre plasticien, pour conserver son espace personnel. Le but était de ne pas trop s’approcher des courants dominants.

En revanche, vous avez déjà dit avoir beaucoup admiré le peintre et photographe tchèque Miroslav Tischi, dont vous collectionnez même les images. Pourquoi ?

Oui, je l’aime beaucoup car il atteste de son époque de manière très palpable. Il est aussi un miracle dans le sens qu’il produisait par centaines des images de qualité, alors que si je me réfère à mes recherches de photographies vernaculaires, souvent seuls un ou deux clichés sont intéressants dans un album entier… Puis, ses images peuvent apparaître réalistes, en montrant des corps, jambes, ventres ou fesses de femmes, mais attestent de la distance qu’il s’imposait avec ses sujets. Il n’y avait jamais l’idée de les approcher. Cette dynamique, qui pourrait être perçue comme une contradiction, est primordiale pour la photo. 

Cet équilibre entre la réalité et l’imaginaire, conduisant le spectateur à douter de ce qu’il regarde, rappelle votre propre travail. Car on ne sait jamais si tout a été recréé ou si vous nous montrez bien une part de l’histoire…

Le fait est qu’une image n’est jamais la réalité. C’est sa définition même. Cela peut être un désir de l’existant, mais qui ne l’est pas. L’image demeure un monde parallèle, ce qui est toujours étrange… et je pense que je révèle ces contradictions par mes dessins et peintures. Je ne suis pas un missionnaire et il faut laisser vivre les œuvres, mais dans nos sociétés occidentales contemporaines, où nous sommes obsédés par nous-mêmes, il est important de regarder d’autres périodes ou cultures afin de remettre en question nos certitudes.

D’autant plus que les images prolifèrent encore plus qu’auparavant…

En effet et c’est l’une des nombreuses controverses sur lesquelles je travaille. Nous en avons trop et j’en ajoute encore ! Ma réponse est de ne pas imposer de production de masse et de montrer uniquement ce que je considère comme une œuvre aboutie. Je ne réalise ainsi jamais de série avec le même motif et ne produis d’ailleurs pas beaucoup, travaillant les feuilles une-à-une. 

Vos œuvres semblent traiter de la grande histoire, tout en revenant toujours à votre vécu ou ressenti personnel…

Ce facteur étant parfois accentué par les invitations aux expositions, à l’exemple d’un travail sur la culpabilité allemande que j’ai mené récemment… J’interroge la temporalité au sein de l’humanité et quelles traces nous laissons de nos vies, à travers les photographies, et comment nous y répondons. Je m’intéresse aussi à la réaction des spectateurs et cela me remémore l’un de mes tous premiers travaux, dans les années 1980 ou à la fin des années 1970. A l’époque, la petite amie d’un de mes cousins avait pris des polaroïds pendant les festivités de Noël. Comme la famille était très proche, nous passions des moments merveilleux or, sur ces images, nulle proximité n’apparaissait... On ne reconnaissait rien de notre cercle, ni de l’univers qui m’était familier. Quand je m’en suis aperçu, cela m’a beaucoup interpelé sur la finalité de la photographie et ces polaroids m’ont inspiré l’une de mes premières aquarelles. Ils ont peut-être initié cette attention à l’intime, élargi à un champ plus large, avant que je ne revienne toujours à un regard personnalisé. 


Marie Maertens Octobre 2020