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Les artistes selectionnés - Prix de dessin 2019

Daniel et Florence Guerlain

Friedrich Kunath

Interview 2019

Quels sont vos matériaux de prédilection, sachant que vous travaillez plusieurs techniques, tels que la sculpture, le dessin ou la peinture, et différentes factures ?

Il y a quelques années, j’ai beaucoup travaillé à l’aérographe ou au spray, car je voulais prendre une certaine distance vis-à-vis de mes images. Elles étaient souvent liées à l’histoire de la peinture américaine, celles des pionniers ou de l’Hudson River School. J’y mêlais une sorte d’ironie et réalisais des paysages qui ne me semblaient pas très incarnés, tandis qu’aujourd’hui, je vais davantage me confronter à mon support. Dans les années 1990, la période à laquelle j’ai grandi en Allemagne de l’Est, la peinture apparaissait comme un geste autoritaire et machiste. En tant qu’homme blanc, c’était la dernière chose à faire, donc il a fallu que j’engrange une distance physique, en vivant aux Etats-Unis, et temporelle, pour pouvoir m’y atteler. J’ai commencé avec des variations ou des dégradés de couleur, presque de manière naïve, et cela m’a permis, en parallèle, de relire mes premiers travaux. J’ai mieux compris qui j’étais à l’époque et ce dont j’avais besoin à présent. Il y a quelques années, j’ai beaucoup travaillé à l’aérographe ou au spray, car je voulais prendre une certaine distance vis-à-vis de mes images. Elles étaient souvent liées à l’histoire de la peinture américaine, celles des pionniers ou de l’Hudson River School.  J’y mêlais une sorte d’ironie et réalisais des paysages qui ne me semblaient pas très incarnés, tandis qu’aujourd’hui, je vais davantage me confronter à mon support. Dans les années 1990, la période à laquelle j’ai grandi en Allemagne de l’Est, la peinture apparaissait comme un geste autoritaire et machiste. En tant qu’homme blanc, c’était la dernière chose à faire, donc il a fallu que j’engrange une distance physique, en vivant aux Etats-Unis, et temporelle, pour pouvoir m’y atteler. J’ai commencé avec des variations ou des dégradés de couleur, presque de manière naïve, et cela m’a permis, en parallèle, de relire mes premiers travaux. J’ai mieux compris qui j’étais à l’époque et ce dont j’avais besoin à présent. 

Existe-t-il un lien entre vos peintures et vos dessins ? Réalisez-vous des croquis auparavant ou travaillez-vous de manière spontanée ? 

J’écoute toujours de la musique à l’atelier, donc je me laisse bercer et ma démarche est assez intuitive. Je commence même mes peintures sur une toile vierge, alors qu’avant je projetais une image, toujours dans cette volonté de me mettre à distance. J’ose aller vers ce que je tentais d’éviter et j’accepte qu’il s’agisse peut-être d’une forme de soumission. Après avoir bien analysé mon travail, ma conscience et mon inconscient me permettent de naviguer entre différents styles. D’autant que si j’étais resté dans un dogme, j’aurais pu être piégé plastiquement. A cette liberté, ce sont ajoutés l’idée du kitch et un désir de me confronter à une esthétique symbolique de Los Angeles et de Venice Beach. Mon travail peut donc s’inscrire dans une certaine continuité du Romantisme allemand, à laquelle j’ajoute l’ironie d’un style pouvant se rapprocher des tableaux vendus au bord de la mer…J’aime utiliser les poncifs, telle que la mélancolie du romantisme mêlée à la vivacité expressionniste de la touche et l’intensité des couleurs proches d’un Per Kirkeby, par exemple ! 

A l’université de Brunswick, vous avez d’ailleurs été l’étudiant de Walter Dahn, qui était un disciple de Joseph Beuys, témoignant autant d’un héritage de l’art conceptuel que de l’expressionnisme. Est-ce encore un environnement dans lequel vous vous reconnaissez ? 

Il y avait en effet l’influence de Joseph Beuys, mais aussi de Rudolf Steiner, fondateur de l’anthroposophie et auteur de dessins cosmiques, donc Walter Dahn n’hésitait pas à afficher une version très personnalisée d’un certain mysticisme… Mais toujours bercée de beaucoup de musique et je pense que c’est aussi pour cela que j’en suis fan. Nous étions davantage sensibilisés à l’art conceptuel qu’à l’expressionisme, car son corpus était plus intellectuel. Quant à moi, j’étais très jeune et je me cachais un peu en classe… Dahn ne m’a jamais enseigné comment peindre durant cette période où je ne faisais que dessiner ou réaliser des croquis pour mes pochettes de disques. Le dessin est bien mon ADN de départ et quand je me décidais à peindre, je le faisais dans un style un peu à la Basquiat. Mon professeur me laisser faire, en pensant que je trouverais ma voie…

Vous vous êtes en effet bien éloigné de Jean-Michel Basquiat et quand on observe les paysages de vos œuvres, les tons dégradés, les couchers de soleil… vient à l’esprit la période du Romantisme, comme vous l’avez mentionné, et évidemment Caspar Friedrich… 

Certes, mais l’on peut se dire, dès que l’on voit un coucher de soleil, qu’il réfère à cette histoire de l’art allemande… accompagnée de tout ce qui nous connecte à l’idée de l’amour ou de la perte. Quand on regarde les détails de mes œuvres, on voit bien que je m’en éloigne, même si les grandes questions demeurent : Pourquoi vivons-nous ? Pourquoi n’y-a-t-il rien après la mort ? Qu’est-ce-que l’amour ? Sans oublier le Romantisme en musique qui était très différent du courant pictural. En étant aux Etats-Unis, je joue, en parallèle, avec l’idée hollywoodienne du romantisme et il me semble que peu d’artistes se positionnent à ce niveau. J’oscille toujours entre un équilibre fragile, consistant à faire de l’humour à ce propos, mais sans aller trop loin et tout en restant sincère.

Réside-t-il une certaine nostalgie dans votre travail ?

J’assume une forme de profondeur peut-être un peu sombre, mais je pense que l’art revêt le pouvoir de consoler. Les pièces que je préfère ont cette capacité et je tente de le réaliser par mes propres œuvres. Je cherche à les connecter au regardeur. En musique également, tout est question de partage, même le sentiment de chagrin que chacun peut ressentir parfois. Mon approche n’est donc pas uniquement intellectuelle, mais sensorielle. J’associe les deux et mon travail quotidien est assez ritualisé, car j’œuvre à de nombreux petits détails, qui se révèlent à l’opposé de l’expressionisme ! Comme si je corrompais l’idole de ce courant très important dans la tradition allemande… 

D’employer des thèmes assez généraux vous permet-il justement de vous concentrer davantage sur les couleurs et les détails ? 

Je ne sais pas, mais j’ai toujours été attiré par ces images à la lecture très ouverte, qui n’orientent pas directement la narration. Les arcs-en-ciel, par exemple, n’apportent aucune signification précise, même s’ils ont été beaucoup utilisés dans la peinture américaine de la fin du XIXeme siècle ou dans le monde commercial de la publicité. Je peux, à mon tour, les employer pour les enrichir d’un nouveau message, en les représentant parfois avec soin, avant de les détruire un peu. J’aime cette ambivalence entre la beauté et le chaos, également très musicale. A l’instar de ce que fait le groupe de rock Sonic Youth, qui compose une belle mélodie et, tout à coup, ajoute un bruit discordant allant perturber l’ensemble. 

Pour autant, existe-t-il une narration dans vos tableaux, dont certains sont dotés de personnages ?

A une certaine période, j’ai représenté la figure récurrente d’un cartoon des années 1970, dont on ne voyait pas spécifiquement le visage, mais je réalise des œuvres plus abstraites à présent. Elles s’inscrivent dans une image clichée sur la perte ou un questionnement sur l’appartenance à un lieu géographique. J’aime octroyer à mes travaux une certaine liberté, qu’ils acquièrent en deux temps. Si l’on comparait ce procédé à un film, c’est comme si je réalisais d’un côté le décor, puis de l’autre un premier plan où se déroule l’action. Si c’était une musique, elle serait une mélodie que je n’essaierai pas d’articuler trop tôt. Je nourris une relation très intime avec mes tableaux ou mes dessins et c’est peut-être justement pour cette raison que je tiens à ce qu’ils conservent une certaine indépendance. Je réalise souvent deux peintures en même temps, car si l’on se concentre uniquement sur une pièce, on a l’impression de réaliser un chef-d’œuvre. En prendre trop soin peut la ruiner. Ne pas trop intercepter son propre ego avec la toile est un problème connu des peintres, car cela permet, à ce qui est en dehors de votre contrôle, d’arriver. L’œuvre devient alors plus grande que vous. 

Pour autant, de manière consciente, vous combinez différentes cultures. Celle des Etats-Unis est liée à des références à l’Allemagne, comme on le voit dans ces arbres très précisément dessinés qui évoquent la tradition de la gravure chère à votre pays d’origine…

Albrecht Dürer ou Albrecht Altdorfer ont, en effet, beaucoup travaillé la gravure sur bois, et ont joué un rôle primordial pour développer l’esthétique du paysage en Allemagne. Il est vrai que j’aime mêler ces réminiscences à une esthétique du paysage « cheap » ou encore y ajouter une illustration d’une pochette de disque ou la photographie d’un chanteur, par exemple celle de Julian Casablanca, du groupe américain post-punk The Stokes. J’aime ces images un peu chaotiques des années 1990 qui symbolisent les derniers moments d’avant la toute puissance du consumérisme et je choisis toujours des archétypes de chaque culture.

Vous semblez, d’ailleurs, assez attentif, sans être méprisant, envers l’univers White trash, soit de cette population blanche désargentée, d’où découle une culture assez populaire… 

Oui, mais ce n’est jamais pour me moquer, car lorsque je suis arrivé aux Etats-Unis, j’ai ressenti une curiosité et une profonde admiration pour ce qui était nouveau pour moi. J’ai tout regardé, tels ces dessins animés que je ne connaissais pas ou des résurgences de ce qui peut symboliser l’absence-même de culture. Il est fascinant d’observer la façon dont on perçoit un environnement intellectuel en fonction de sa position géographique et de voir en quoi la distance transforme les choses. Comment je perçois la culture américaine, mais aussi pourquoi relire Friedrich Nietzsche sur une plage de Santa Monica ouvre bien d’autres perspectives que de le découvrir adolescent en Allemagne de l’Est. Par la distance, j’ai embrassé à nouveau mes propres acquis.

Pourquoi avez-vous souhaité venir aux Etats-Unis ? 

Quand on grandit dans Berlin Est, l’idée et la promesse de l’Ouest sont si fortes qu’elles ne peuvent être assouvies en parcourant vingt kilomètres de l’autre côté du mur… A ce sentiment de liberté s’associait l’envie de me rendre le plus à l’Ouest possible, donc vers la lointaine « West Coast », la Californie. Je nourrissais quasiment un sentiment religieux, car regarder dans cette direction se heurtait toujours à un mur. Toutefois, si tout le monde pense qu’il est horrible de grandir sous un régime communiste, j’ai connu une très belle enfance, car le gouvernement crée un ennemi défini, contre lequel se bâtit une forte communauté. Il y avait peu de travail, beaucoup de fêtes et ma vie était rythmée par la musique, le skateboard et les films. Par ces sources, je connaissais les textures des rues, les immeubles, les atmosphères et les sons des Etats-Unis. Je suis donc allé une première fois à San Francisco, puis au Texas, à New York dans les années 1990, avant de retourner en Allemagne. Mais je ne pouvais oublier cette image de liberté. J’ai commencé à travailler avec la galerie Blum & Poe et à partager mon temps entre Cologne (car je ne voulais pas retourner à Berlin) et Los Angeles, avant de m’y installer définitivement. Aujourd’hui, la mentalité de l’Europe peut me manquer et j’adore visionner un documentaire ennuyeux sur l’Allemagne de l’Est ! 

Le rapport à l’échelle et aux dimensions est évidemment amplifié à Los Angeles. Cela a-t-il influencé vos œuvres ?

Un adage dit que Los Angeles produit, quand New York consume… Je trouve que la « Cité des Anges » est plus narrative et je me sens davantage en adéquation avec une société aimant raconter. Nous sommes à Hollywood, ne l’oublions pas ! Cette ville est un grand récit et la promesse de tous les possibles. Même en musique, les groupes y composent des chansons vraiment innovantes et l’émergence est partout. La culture du Hip-Hop est très forte et je la trouve tout aussi louable que celle de l’Opéra. J’ai toujours été contre la séparation entre la « Low et High culture ». Ici, différents champs peuvent cohabiter tandis qu’en Allemagne, il n’était pas possible d’immiscer du populaire dans l’art contemporain. La culture sérieuse y demeure, encore aujourd’hui, associée à l’image de Joseph Beuys… Employer du kitsch ou des références américaines peut vous cataloguer comme étant peu réfléchi, d’ailleurs on m’a aussi reproché les phrases en anglais que je glissais dans mes œuvres. A Los Angeles, je peux davantage développer un sentiment d’ironie, très diffèrent de la critique sociale plus communément admise dans mon pays d’origine, mais qui n’est pas mon propos.

Comment choisissez-vous d’ailleurs ces mots ou ces phrases qui ponctuent parfois vos œuvres ? 

Ils me viennent naturellement de chansons que j’écoute et je n’y prête, dans le fond, pas beaucoup d’attention. Au départ, mon travail est spontané, avant que je n’y ajoute ma conscience et que je puisse apporter une certaine identité aux personnages, en rentrant dans les détails. Si mes créations étaient des chansons, elles seraient peut-être davantage des mélodies ou alors uniquement instrumentales… 



Marie Maertens - Janvier 2019