Les artistes selectionnés - Prix de dessin 2021

Daniel et Florence Guerlain

Erik van Lieshout

Interview - Marie Maertens

Vos sujets, autour des problématiques sociétales, politiques et économiques semblent être semblables depuis les débuts de votre carrière. Comment avez-vous commencé votre travail, au milieu des années 1990 ? 

Comme vous le mentionnez, j’ai débuté par des thématiques très larges, aussi induites par les institutions ou les biennales qui m’invitaient, et répondaient à des questionnements que je me posais moi-même. Tout était lié au monde dans lequel je vivais. Mais je me suis toujours imposé de n’avoir qu’une question par jour ! Par exemple : que sont l’art et l’amour ? Et, qu’est le plus important entre les deux ? Ce sont de grandes interrogations que je peux, par exemple, développer dans un film pour lequel je vais utiliser tout ce qui va interférer, même par hasard, dans ma journée. C’est le début du processus, puis j’entame un dialogue avec mon assistant. En lien à cette question, je creuse différents sujets et, par exemple à une époque où l’on parlait beaucoup de Carla Bruni et de Nicolas Sarkozy, j’ai étudié les relations que lui pouvait nourrir, en tant que président mais aussi en tant qu’homme. Puis je vais les animer, avant de revenir à mon axe central - l’amour et l’art - et le débattre au sein des œuvres de mon atelier. 

Vous parlez de films, mais vous travaillez également la peinture, le collage ou le dessin. Etirez-vous la même question sur différents médiums ? 

Tout à fait et je développe également beaucoup ce que j’appelle des dialogues avec la ville, en allant en extérieur avec une caméra. Cette interrogation est donc répétée et si j’emploie, chaque jour, des matériaux différents, ce n’est pas très important pour moi. C’est le sujet qui l’est et, surtout, de pouvoir le garder en tête. J’ai commencé à travailler il y a trente ans en tant que peintre. J’étais dans la provocation, à l’époque des Paul McCarthy, Mike Kelley ou Martin Kippenberger, mais en Hollande ce n’est pas ce que l’on appréciait et l’on ne parlait pas d’art politique. On regardait un peu Marlene Dumas, mais pas beaucoup d’autres artistes. J’ai peint pendant dix ans, or je me suis assez vite ennuyé et j’ai commencé à expérimenter d’autres choses. A un moment, j’ai eu un groupe de musique et au sein de celui-ci, j’ai réalisé des vidéo-clips pour accompagner les morceaux et j’ai trouvé que c’était drôle ! Tout était animé et je me sentais libre ! En parallèle, j’ai toujours réalisé des dessins, même en préparation de mes premières peintures. C’est un médium que j’ai toujours pratiqué.

Quels matériaux employez-vous pour ces dessins ? Est-ce du fusain?

Oui, essentiellement, et j’y ajoute souvent des collages. Je peux vous montrer un projet qui m’a été demandé pour Art Basel. On y voit Rotterdam, une idée de croisière, avec des réminiscences de Louis Vuitton… 

Vous citez aussi, de manière directe, des artistes dans vos travaux, à l’exemple de Paul McCarthy que vous avez précédemment nommé.
Par conséquent, je me demandais si le collage vous ramenait par exemple au mouvement Dada, créé durant la Première Guerre mondiale, et au sein duquel les créateurs étaient très engagés. Peut-on établir ce lien ?

Oui et j’irais jusqu’à Fluxus ou Joseph Beuys, vers lequel je retourne sans cesse. Un autre artiste, que j’aime beaucoup, est Nam June Paik. Il est vrai que dans les sujets globaux que je traite, ces plasticiens me reviennent tout le temps, par petites touches, mais ce sont de grands noms de toutes façons… 

Plus proche de vous au niveau de la génération, l’on peut citer Thomas Hirschhorn, avec lequel vous avez exposé…

Exactement, je le connais même personnellement car nous avons passé pas mal de temps ensemble à Saint-Pétersbourg où nous exposions. Il avait choisi d’investir une maison abandonnée, une énorme structure qui menaçait de s’écrouler. Pour ma part, j’étais en résidence au Musée de L’Ermitage, durant trois mois, où vivait officiellement un chat qui était nourri par une dame. J’avais décidé de filmer l’animal et de développer ma pellicule là-bas, afin de conserver l’atmosphère du lieu, bien que cela n’était pas l’idéal techniquement parlant. J’avais construit un tunnel en bois qui me permettait de donner, d’un côté et de manière métaphorique, le point de vue russe et de l’autre, le point de vue anglais. 

Considérez-vous que votre rôle, en tant qu’artiste, soit de témoigner ?

Totalement et je veux aussi essayer de comprendre les besoins des gens. En Russie, par exemple, la dame qui s’occupait du chat vivait dans des conditions quelque peu insalubres. Or j’avais nettoyé l’espace pour construire ma galerie tout en m’entretenant avec le directeur de l’institution, qui lui a, par la suite, acheté une nouvelle machine à laver. Pour moi, l’art doit changer la vie et, même à une petite échelle, rendre le monde meilleur. Je le pense depuis toujours et ensuite, je dirais que je suis allé plus en profondeur dans les relations avec mes interlocuteurs. 

Avez-vous l’impression, en parallèle, de mener des recherches, comme un journaliste ou un reporter ?

Parfois, oui, même si cela reste de l’art ! Quand je suis invité à des biennales qui ont elle-même des sujets à débattre, j’essaie de trouver des solutions ou d’accentuer mon point de vue personnel face à telle ou telle problématique. Je n’ai pas la prétention de changer le monde, mais j’essaie de discuter avec chacun et peut-être de faire découvrir une autre manière de voir. Collaborer avec les gens est très important, car de là sortent les meilleurs travaux, même si je ne hiérarchise pas mes œuvres. 

Comment s’était effectuée la transition entre votre période de peintre activiste et la suite de votre corpus ?

Quand j’étais plus jeune, tout me semblait centré sur le monde de l’art néerlandais, dont je faisais partie, mais progressivement, et je comme je suis un activiste depuis l’adolescence, j’ai commencé à penser à ce qui entourait ce milieu. J’ai regardé et souhaité témoigner des problèmes politiques ou ceux concernant l’immigration. Par exemple, un populiste hollandais s’était fait assassiner en 2002 par un activiste écologiste et j’ai décidé d’en produire une série. Dans mon esprit, c’est un pamphlet, un manifeste et j’ai même poursuivi ma réflexion dans un film, en lien avec Theo Van Gogh, qui s’était fait tuer en 2004, par un émigré. Ces sujets nourrissent mon travail. Parfois, le public peut être assez surpris, mais je suis un plasticien qui attire surtout les gens très jeunes et engagés.

Votre travail aborde également la question des genres et des identités sexuelles depuis longtemps. A présent que ce sont des sujets traités par davantage d’artistes et qui englobent également ceux des droits civiques, comment observez-vous cette évolution ?

Il faut comprendre que les choses se transforment, en premier lieu, dans les communautés et je me fais un plaisir d’être attentif à cela. J’enseigne un peu et je suis donc au contact d’étudiants, puis j’ai aussi un grand nombre de jeunes artistes autour de moi. Mais aujourd’hui, la provocation me semble plus difficile, alors que j’en suis friand, comme on le voit peut-être davantage dans mes films ou mes performances. J’observe que les jeunes artistes sont moins dans la frontalité, mais c’est leur forme de bataille peut-être… J’ai montré que j’étais aussi engagé qu’auparavant, en 2018, quand j’ai reçu le Prix Heineken, or cela ne m’a pas empêché de témoigner des agissements de cette entreprise en Afrique, bien que je n’ai fait que relever les coupures de presse… Après, les choses changent-elles vraiment ?... Je ne sais pas et c’est une grande question. La société Google a été accusée de laisser diffuser trop de messages à connotations racistes, mais peut-être s’y est-elle intéressée, à un moment, juste pour éviter des pertes financières. 

De filmer votre propre image dans les vidéos vous permet-il de vous adresser plus facilement et directement au spectateur de l’œuvre ?

Cela avait commencé comme une plaisanterie, dans cette idée de répondre à la figure imaginaire de Big Brother, mais je trouve que je dois me retirer un peu… Il faut des coups de poings et des identités fortes pour se confronter aux problèmes, mais cela peut se révéler trop proche de la culture populiste. A un moment, j’ai osé aller voir des groupuscules politiques, puis je me suis dit qu’il fallait être prudent et ne pas tomber dans un égo trop fort ou développer le concept de ma propre idole. L’égo devient vite trop imposant… 

Voulez-vous d’ailleurs aussi témoigner, d’une certaine manière, de la condition générale d’artiste, en parlant de vous ?

Etre plus terre-à-terre, est en effet, un moyen de pouvoir communiquer les idées, même si j’y mêle beaucoup d’ironie. Ceci étant, il faut être très réfléchi avec cette notion humoristique qui dépend aussi de la culture de chacun et évolue en fonction des communautés dans lesquelles nous vivons. Avec Donald Trump au pouvoir, je dois aussi faire attention à ces blagues parfois potaches que je pouvais faire dix ans auparavant et dont je ne veux plus. Il nous faut être plus doux.

Le médium du dessin, qui se pratique à l’atelier, vous permet-il d’être moins frontal par rapport à ces problématiques ?

C’est vrai que c’est un temps plus calme, où je suis seul avec moi-même et qui me permet de réfléchir davantage. Aux débuts, toutes ces feuilles sont presque un peu stupides, dans le sens qu’elles se révèlent assez directes. Je vais par exemple mettre beaucoup d’or et de luxe, par le biais des collages, comme si chacun en avait besoin. J’emploie des images de magazines où j’ajoute, parfois, des souvenirs personnels, à l’exemple d’un bateau de croisière que j’avais pris en juillet dernier pour aller dans le nord de la Norvège, qui transportaient plus de 2000 passagers. Il y a quelque mois, à cause du Corona, ce bateau a débarqué à Rotterdam avec juste une centaine de gens à bord, qui étaient tous des employés. Cela me semble incroyable, comme tous ces évènements annulés... Mais finalement, cette crise m’a pas mal inspiré. J’ai croqué Angela Merkel ou Anthony Fauci, le médecin qui contredisait Donald Trump. Il y a aussi « Art Blasé », au lieu d’« Art Basel »… Je travaille par séries et, ensuite, je trie ou je lie les dessins, d’autant plus que je considère que mon travail est narratif dans un sens. Il se situe entre le documentaire et la fiction. Je produis énormément, puis choisis ce que je peux exposer. Je détruis aussi beaucoup.

Vous écrivez, à l’avance, une histoire ou l’élaboration de l’œuvre est-elle spontanée ?  

J’écris beaucoup pour clarifier mes idées et pour reconstituer une histoire. Au départ, avec mon épouse, nous élaborons un scenario dans lequel nous posons des questions et des concepts. Nous essayons ensuite de comprendre comment fonctionnent les réseaux et les liens financiers par exemple. Ensuite, je vais filmer seul puis je vais travailler avec mon monteur, avant que Suzanne ne découvre le résultat. Elle est la seule à connaître le début du projet et décide ce qui lui semble valable ou non. Je crée des idées, mais je n’ai pas un sens aigu de l’analyse, tandis que ma femme a du recul. Auparavant, je voyageais beaucoup aussi pour ces films, mais c’est fini à présent… 

Pensez-vous que cette crise sanitaire va transformer votre art ?

Certainement, car il me semble qu’on ne peut plus s’autoriser à aller au bout du monde et y donner un avis partial. L’interaction n’est plus la même avec les populations et cela m’a fait réfléchir à cette position un peu conquérante. Le paradoxe est que je ne voulais plus m’utiliser comme acteur, mais si je suis le seul en scène… J’irais davantage vers des problèmes politiques locaux. Mes parents étaient tous deux des travailleurs sociaux, donc cela m’a surement influencé dans cette manière de regarder une certaine partie du monde. J’ai d’ailleurs filmé ma famille pour une œuvre qui s’appelle Ego et avait été présentée à la dernière Biennale de Venise. Je creuse toujours cette question de savoir si l’art peut transformer la société ou non. Ce n’est pas ce qu’on appelle un bon film, dans le sens où il n’apporte pas de divertissement, mais beaucoup l’ont aimé car il est très proche de moi. Et peut-être y suis-je un peu moins dans la provocation…

Marie Maertens - Octobre 2020