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Les artistes selectionnés - Prix de dessin 2019

Daniel et Florence Guerlain

Claire Morgan 

Interview 2019

Vous travaillez divers médiums, comme le dessin bien entendu, mais aussi la sculpture ou la peinture. Quels sont les liens entre ces œuvres et comment les débutez-vous ?

Je travaille l’ensemble des médiums de concert. Par exemple, sur des feuilles de papier, je peux apposer des notes, des mots ou des formes, telles que triangles, cercles ou rectangles… Je vais jouer avec ces constructions jusqu’à ce que des connexions se produisent. J’ai presque le sentiment de réaliser une investigation et j’observe où cela me mène, visuellement et conceptuellement. Car pour être honnête, le plus passionnant sort souvent du cadre ! Le travail n’est pas linéaire et ne chemine pas toujours là où je souhaite qu’il aille. Alors, si je peux réfléchir en amont, finalement ce sont les associations les moins évidentes qui surgissent souvent spontanément.

Travaillez-vous par séries ou répondez-vous à des expositions ?

Régulièrement, les expositions entraînent en effet un ensemble de travail et vont être des bases de réflexions que je continue à explorer. C’est comme une nouvelle ouverture au sein de laquelle les médiums se mêlent.

Mais le paradoxe est pourtant que les peintures et dessins témoignent d’une grande liberté, quand vos sculptures sont si parfaitement agencées… Comment combinez-vous travail géométrique et plus expressionniste ? 

Il est intéressant de noter que les différents travaux ont fréquemment le même point de départ, mais la peinture et le dessin vont se révéler plus viscéraux. En effet, la sculpture est plus contrôlée, car elle requiert des techniques qui n’autorisent pas le lâcher-prise, telle la taxidermie. Je ne souhaite pas dévoiler comment l’œuvre est réalisée, car elle doit être parfaite. Cela me permet également de gérer une distance face à un animal qui a été vivant auparavant et de supporter une existence qui n’est plus.

La taxidermie est-elle aussi une manière d’octroyer une seconde naissance à l’animal, que vous respectez beaucoup et qui est l’un de vos sujets récurrents ? 

Je la considérerais davantage comme une donnée esthétique, sachant que je ne tue aucun animal car je les trouve déjà mort, mais pour moi ce n’est pas une renaissance puisque je ne contrôle pas tout. Mon désir est plutôt de capturer et d’immortaliser un moment… même de latence. 

Pourquoi est-ce important de réaliser vous-même la taxidermie ? 

Ce moment du travail est difficile, techniquement, mais il représente un vrai face-à-face avec l’animal. La mort fait partie de la vie ! Beaucoup d’humains tentent d’éviter cette vérité, qui n’est pas morbide à mes yeux. J’utilise aussi les animaux pour montrer que nous en sommes aussi, en quelque sorte, alors même que nous pensons être une espèce dominante. Nous causons beaucoup de destructions sur terre et envers les autres espèces qui la peuplent. Nous sommes des manipulateurs, ce dont j’ai voulu témoigner dans une nouvelle série de dessins où je laisse l’empreinte de mon pied. La présence humaine s’impose partout et j’en assume une forme de responsabilité.

Quand vous parlez des « traces de la taxidermie », quelles sont-elles ? 

Je travaille mes taxidermies au-dessus de feuilles de papier, donc des résidus et des fluides découlent régulièrement de ces manipulations. Par ailleurs, j’étudie beaucoup la manière dont les animaux se meuvent et j’essaie de maintenir cette fluidité dans mes dessins. Cela me permet d’évoquer la vie et le mouvement. Ma recherche ne s’articule pas uniquement dans le fait de capturer le temps, mais d’explorer un moment qui, autrement, passerait trop vite. Je pense que ralentir et empêcher le mouvement rend les événements plus forts. 

Votre première exposition, en 2004 au Royaume-Uni, était réalisée avec de la nourriture. Par ce caractère éphémère, vous placiez-vous déjà dans ces considérations sur le temps ? 

Oui, mais il y avait également une pièce permanente constituée de mouches, que j’avais regroupées en cube. Très tôt ensuite, j’ai travaillé avec des oiseaux, que je pouvais trouver facilement en forêt et dont l’anatomie est relativement similaire à la nôtre. Pour grandir, ils s’éduquent principalement par la vue, tandis que d’autres espèces réagissent davantage à l’odorat ou à l’ouïe. Puis, j’ai toujours voulu manipuler des éléments en suspension, cela prenait alors tout son sens.

Quand vous travaillez sur les oiseaux, cela implique également leur « migration ». Ce mot, particulièrement d’actualité en ce moment, témoigne-t-il du fait que votre travail revêt un message politique sous-jacent ? 

Totalement, même si certaines pièces n’en attestent pas directement. J’espère que mon travail peut éveiller différents niveaux de lecture, d’autant plus sur ces sujets si sensibles. Les questions environnementales et politiques me concernent, mais je ne les affiche pas comme un état de fait et souhaite les montrer avec un certain degré d’ambiguïté. Quoi que l’art explique, au-delà d’un certain point, il faut savoir lâcher les sujets pour pouvoir les approfondir. Sinon, on se heurte à la limite de l'expérience. 

Pour certaines de vos œuvres, l’écologie apparaît toutefois de manière plus directe, notamment avec l’agencement de sacs en plastique… 

J’en utilise beaucoup, mais je ne veux pas qu’ils ne soient qu’associés à l’idée du recyclage. En ce moment, le plastique devient un vrai problème en étant employé massivement dans une société où le consumérisme devient incontrôlable, au mépris de tout ce qui l’entoure. Mais cela ne nous rend pas forcément heureux, même plutôt l’inverse. J’essaie de rendre compte de cet impact psychologique dans une problématique globale. 

Vous avez notamment montré des sacs en plastiques dans des installations en forme de cubes ou autres figures géométriques. N’y-a-t-il pas une ambiguïté à parler de la nature, du ciel ou des paysages, dans ces sortes de cage ?

Le ciel peut être une cage aussi… mais l’ouverture réside là où la beauté se trouve. A l’école, je m’intéressais, déjà, aux liens entre l’art, les mathématiques et la physique, que l’on pourrait relier à l’abstraction géométrique, même si je ne souhaite pas faire de connexion directe avec mon travail. Ce sont les dessins, finalement, qui démontrent le mieux mes différents procédés : la première partie est davantage constituée de grands gestes intuitifs, tandis que je m’attache aux petits détails, dans la seconde. J’essaye de retranscrire l’esprit des animaux, en capturant leurs mouvements d’ensemble, avant de m’approcher au plus près… 

A propos de grands gestes intuitifs, certains dessins et peintures peuvent afficher plus directement l’influence d’Anselm Kiefer ou de Cy Twombly… 

Oui, et de nombreux autres, car je me suis longtemps intéressée à ce que les artistes avaient à dire, en plus de ce qu’ils produisaient. J’ai ainsi beaucoup regardé Francis Bacon, par exemple, même si nos sujets sont très différents. J’admire Cy Twombly, esthétiquement, mais aussi dans son rapport à la mythologie, ajouté à sa grande liberté. Quand je commence à travailler, j’ai en tête un processus à suivre, mais il se révèle souvent difficile à accomplir. Le plus intéressant est quand le travail entame sa propre direction et m’en fait perdre le contrôle. C’est difficile à accepter, mais c’est passionnant.

Les animaux de vos œuvres ont-ils, pour vous, une signification particulière ? 

Non, car mes assistants peuvent aussi me rapporter des animaux. Pour certaines pièces, je souhaite parfois une bête théâtrale et spectaculaire, mais je ne les choisis pas pour des symboliques spécifiques, mais plutôt en lien avec leur apparence physique. Je désire quelquefois qu’ils aient l’air violent ou doux, sans vouloir définir un caractère narratif. Je cherche davantage à trouver une connexion entre une forme et l’essence de l’animal, en observant comment elles s’imbriquent et ce qu’elles peuvent devenir ou susciter. 

Donc vous ne concevez pas de narrations pour vos pièces ? 

Cela dépend. Par exemple, quand j’ai été invitée à la Biennale Nationale de Sculpture Contemporaine au Québec, en 2016, le thème portait sur le renouvellement du monde et les artistes devaient s’y soumettre, tout en gardant une grande ouverture pour ma part. De manière générale, une scène avec un animal peut être lue comme un paysage. En revanche, certains de mes dessins sont dictés par une actualité plus directe. Je pense notamment à une série travaillée juste-après une terrible fusillade aux Etats-Unis et m’ayant inspirée des pastels avec des armes. Je m’intéresse aux limites de la violence, dans un sens général, donc pas uniquement à travers les agressions, mais au cœur de cette question sur le contrôle. Je représente nombre de rectangles dans mon travail qui sont comme des récipients invisibles et m’interroge : Comment un artiste figure-t-il un être humain ou une arme ? Comment gère-t-on le fait de passer à l’action ou non ? Lorsque l’on prend conscience du contrôle, ne perd-il pas déjà de sa puissance ? Donc, comment analyser ces données et gérer nos peurs ? 

Votre œuvre semble fortement reliée au quotidien et à l’actualité, plus qu’à la mythologie, comme certains critiques l’ont noté… 

Oui, elle est beaucoup plus connectée au monde contemporain qu’il n’y paraît. D’aucuns ont évoqué le mythe d’Icare allant se brûler les ailes pour interpréter les oiseaux très présents dans mon travail, mais je pense que ces auteurs convoquent la mythologie, car je traite de sujets essentiels et fondamentaux. Un lien peut être créé, je ne le nie pas, mais ce n’est pas dans ma volonté initiale. Les Métamorphoses d’Ovide ne sont pas ma Bible et, sans les trouver inintéressantes, elles ne sont pas aux débuts de ma réflexion.

Votre travail porte-t-il sur l’ambiguïté entre la réalité et la fiction ? 

La réalité ne l’est peut-être pas vraiment ou se révèle peut être comme un fantasme que l’on poursuit…


Marie Maertens - Janvier 2019