Les artistes selectionnés - Prix de dessin 2022

Daniel et Florence Guerlain

Chloe Piene

Interview - Marie Maertens

Vous êtes née aux Etats-Unis, d’un père allemand, avez étudié à Londres, puis vécu à Amsterdam, avant de vous installer à Varsovie. Etes-vous sensible à l’histoire du pays dans lequel vous résidez ? 

Mon travail est toujours une extension de mon être, mais il est très important de trouver un endroit où l’on se sente bien pour créer. A Varsovie, on perçoit encore les dommages de la Seconde Guerre mondiale, car la ville fut entièrement détruite, avant d’être rebâtie. On le saisit au quotidien et dans la manière dont on découvre les lieux. Mon travail n’étant pas narratif, ces marques n’en ressurgissent pas directement, mais l’histoire m’intéresse beaucoup, comme un effet miroir. J’ai étudié l’histoire de l’art, donc je sais qu’il se passe toujours quelque chose derrière une image ou un objet archéologique. Or, à Varsovie, demeure une frontière un peu floue entre le passé, le présent ou le futur et ce qui est de l’ordre de la narration ou de la vérité. C’est assez fascinant. La Pologne en témoigne peut-être plus directement que d’autres pays, notamment l’Allemagne, qui demeure dans une autoréflexion depuis la Seconde Guerre mondiale, ayant donné l’illusion d’une histoire un peu trop simple…

Vous dites que votre travail est une extension de votre être. Votre sujet principal est donc bien celui de votre corps ? 

C’est un sujet très complexe, que nous pensons maîtriser, mais c’est faux. Le corps est-il l’unique source de notre réalité et tout passerait-il par lui ? Il reste un mystère et nous ne le comprenons pas vraiment. Il nous fait nous sentir en sécurité, car nous connaissons notamment notre taille et notre pointure, mais d’un autre côté, il revêt quelque chose d’effrayant que nous ne saisissons pas. Notre organisme nous surprend toujours et la dernière pandémie en est un bon exemple. Chacun était terrifié et cela a arrêté la marche du monde. Le corps est un élément indompté.

Quelles sont vos sources principales ? 

Il s’agit de mon corps en général, que je connais mieux que tout autre. C’est une sorte d’auto-exploration qui me permet d’aller bien plus loin que s’il s’agissait d’un modèle et d’y accéder par différentes voies. Quand j’étais aux Pays-Bas, j’ai notamment pratiqué le yoga dans une forme de challenge. Mais dans l’ensemble, je réalise les choses spontanément, à l’instar de mes dessins, sur lesquels je ne reviens jamais. Car le dessin permet de « jouer », comme si on pouvait vraiment explorer une ligne et s’interroger sur le commencement et la finitude du corps, ou voir vers quel inconnu il nous mène. Dans l’acte créatif, à un moment, le dessin devient autonome, comme s’il prenait la relève, mais forcément à travers le corps et la main de celui qui l’exécute…

Ce sujet reflète-il également des questionnements concernant vie, la mort ou l’humanité… ?

Je ne pensais pas à ces grands thèmes quand j’ai démarré le dessin enfant. Car à l’âge de quatre ou cinq ans, je faisais déjà ce que je réalise aujourd’hui en fait ! Évidemment, j’ai expérimenté et développé des choses depuis, mais la base est identique. Petite, j’étais intriguée par la mode, mais je représentais toujours des figures féminines isolées. Sans horizon, le corps est l’espace et la forme du corps définit le monde. Le corps est le monde. Je n’ai jamais été intéressée par une autre perspective, tel que figurer un corps dans une pièce, car pour moi le corps est la pièce. Dans cette conception, le blanc de la feuille et l’espace vide sont primordiaux, permettant de jouer sur le sentiment d’apparition et de disparition. 

Mais parfois, vous liez ce corps féminin à une entité masculine ou animale.
Meniez-vous déjà une réflexion sur les genres, avant qu’elle ne devienne dominante ? 

J’ai toujours été intéressée par la différence entre un être humain ou un animal et l’emploi des notions d’archétypes. J’aime l’idée de transmettre des qualités humaines aux bêtes, par exemple les chats apprennent rapidement, je le constate tous les jours. Quand la barbarie humaine ou des actes horribles, exécutés de manière répétée, confirment que la distinction n’est pas toujours claire entre l’homme et l’animal... C’est identique pour les genres. Dans cette division des rôles, demeurent des conventions qui se transforment, comme une mode, et nous n’avons toujours pas répondu à cette vaste question qu’est le féminin. Au 18ème siècle, le corset pouvait le symboliser, accompagné de l’inconfort et de la souffrance qu’il imposait. Heureusement, l’image du féminin évolue constamment.

N’est-ce pas lié également à la Mythologie ? D’autant plus que vous avez étudié l’histoire de l’art et certaines de vos œuvres semblent rejouer des tragédies grecques ou s’affirmer dans une vision très théâtrale. 

Je suis terrible pour relater des récits et ce qu’on peut interpréter comme une narration, relève, pour moi, d’une structure organisant des informations ou des idées. Mes images ne sont pas liées à des histoires, car elles ont déjà un très fort contenu et une fiction qui leur est propre. Mais je m’intéresse à la mythologie précédant les conventions narratives, donc de l’époque du pré-christianisme. Souvent d’ailleurs d’un temps où tout se racontait oralement et que la structure permettait de se souvenir du récit. Ces mythologies autrichiennes, allemandes, celtiques, irlandaises… avaient pour point commun d’être obsédées par la représentation de la tête et de figurer nombre de scènes de décapitations, dont je me suis inspirée pour une série. 

Aux débuts de votre carrière, des critiques ont noué une corrélation avec Egon Schiele, que vous ne deviez pas connaître en ayant débuté le dessin si jeune. Est-ce donc un hasard ? 

C’est vrai que l’on fait encore le parallèle entre nos deux travaux, or si je l’admire beaucoup, je ne l’ai découvert qu’à l’université. J’ai ensuite regardé très attentivement son travail, tant on me comparait à lui, mais je n’ai rien vu de commun. Sa ligne, très solide et directe, est complètement différente de la mienne. Puis, il emploie des couleurs, donc cela me laisse un peu perplexe... Même si je comprends que peu d’artistes expérimentent autant le tracé sans inclure d’horizon, comme on peut le retrouver dans nos deux corpus.

Justement, comment cette ligne un peu tremblée, qui vous caractérise, s’est-elle imposée ? 

J’aime jouer avec la matérialité et je dessine principalement au fusain, car je trouve incroyable tout ce que l’on peut réaliser avec ce matériau, du plus doux ou plus appuyé, du profond au léger… Le pouvoir expressif d’un bâton de fusain me fascine. J’ai toujours dessiné de la sorte et c’est peut-être de là que vient ce tremblement, comme quelque chose d’ancien, comme un corps. Que peut faire un corps ? Tant de choses… eh bien c’est identique avec un morceau de fusain. 

Ce trait un peu vacillant ne témoigne-t-il pas aussi d’une certaine violence de la vie et d’une difficulté à vivre ? 

La réflexion sur la violence est très importante pour moi et j’ai même pris la parole sur Instagram à ce propos. Comme la mort, on ne peut pas la traverser sans être consumé soi-même. C’est très difficile à rendre physiquement ou à exprimer, donc d’autant plus fascinant… Nous vivons tous avec, mais nous aimerions créer un monde illusoire dans lequel nous serions séparés de la violence. 

Quant à votre corps, le dessinez-vous aussi par imagination ou d’après des photographies de vous ? Cherchez-vous, parfois, à créer une distance avec votre enveloppe ? 

Je prends de nombreuses photographies comme référence, car je mets souvent mon corps à l’épreuve, que l’on peut aussi analyser comme une certaine prise de distance. Par exemple, je peux passer du temps à faire de l’escalade, de manière très ardue et compétitive. Un jour, j’ai fait l’expérience de monter nue sur un cheval, pour me mettre dans la peau de Lady Godiva, une comtesse anglo-saxonne du 11ème siècle. Tout en renvoyant aux légendes gothiques, cette performance posait la question de savoir qui était le plus important, entre la déesse et le cheval… 

J’ai lu que vous aimiez également la période de l’expressionisme allemand et que vous aviez été marquée, enfant, par la découverte du Retable d’Issenheim. Avez-vous été nourrie par d’autres artistes ? 

Des artistes qui réalisent ce que j’analyse comme « des moments sauvages », à l’exemple des oreillers et des drapés de Dürer, où il apporte bien plus d’énergie que dans les mains ou les visages. Je peux également citer les états d’entre-deux et les représentations à connotations érotiques du Bernin. J’aime encore particulièrement les œuvres des dernières années ou réalisées à la cire de Medardo Rosso. A l’époque, son approche était très radicale. On peut notamment le voir au Musée Rodin, une institution dans laquelle j’adore les sculptures les plus expérimentales. Je regarde toujours le corps comme une succession de couches et la possibilité d’en creuser les différents niveaux. Ainsi quand je représente un crâne, cela n’est ni effrayant, ni symbolique, mais un état donné et une condition. C’est factuel, comme en archéologie, où les os révèlent beaucoup d’informations.  

D’ailleurs vous dessinez aussi des ossatures…

Oui, car en expérimentant le fusain, je ne vois pas pourquoi je devrais rester en surface. Je travaille à partir de l’anatomie, donc je m’y insère, j’en ressors… Je vais au-delà de la surface. Je joue avec ce qu’est un corps et ce qu’il contient, dans une totale liberté.

Quand vous parlez de la sorte, on comprend également qu’une notion de rythme se révèle très importante dans votre œuvre.

J’adore en effet la musique et le fait qu’à Varsovie, demeure cette immense culture de l’opéra. Les Polonais la vivent avec immensément de sérieux, comme l’atteste le Concours international de piano Frédéric-Chopin. Je ne suis pas une spécialiste, mais certains de mes amis le sont et nous allons à de nombreuses représentations. L’opéra pose aussi la question de la narration et de la façon dont on conte une histoire…

Marie Maertens  Février 2022 

Prix de dessin 2022 -  Daniel et Florence Guerlain