Les artistes selectionnés - Prix de dessin 2021

Françoise Pétrovitch 

Interview - Marie Maertens

En me présentant vos dessins à l’atelier, vous indiquiez les travailler au sol. Les exécutez-vous toujours de cette manière ? Est-ce aussi dû à la liquidité de l’aquarelle ?

Complétement, d’autant plus que je ne veux pas donner à voir trop de coulures, mais la contrepartie est que j’ai moins de recul sur le travail en train de se réaliser. Je ne corrige pas non plus, ce qui induit d’accepter un dessin tel qu’il se fait. J’accepte un hasard qui peut arriver, mais je n'admets pas si quelque chose ne me plaît pas dans la présence ou même la structure du dessin. Je vais alors le déchirer. Je travaille souvent par séries et dernièrement, je suis partie de L’Ile des morts d’Arnold Böcklin, mais aussi d’une île du Parc Jean-Jacques Rousseau, à Ermenonville. J’ai été impressionnée par le fait qu’on ne puisse la voir que de loin, sans pouvoir y accéder et cela a nourri mon imaginaire. Pour cette série, j’ai construit comme une couture au niveau de la ligne d’horizon et du reflet de l’eau, me permettant de faire se superposer et se télescoper deux mondes séparés.

Vous aviez précisé, lors de précédents écrits, que votre travail était assez intuitif. Réalisez-vous, néanmoins, des croquis en préparation des grandes aquarelles ?

Oui, mais ils sont très minimalistes. Il s’agit parfois de quatre traits, cela me suffit. J’aime laisser le moment surgir. Je me situe plutôt dans une maturation mentale qui aboutit à la réalisation rapide du geste. Je suis dans le temps présent et j’aurais l’impression de rater des choses si j’essayais de prolonger un croquis. Je ne joue pas avec cette frustration, mais laisse éclore un plaisir de la réalisation et du faire. A l’exemple, récemment, de personnages étendus qui flottent et qui peuvent troubler le spectateur quant à savoir dans quel domaine ils se trouvent… entre le vivant et le mort…

Cette représentation fait penser aux tableaux des Préraphaélites, notamment à l’Ophélie, de John Everett Millais.

En effet, il y a ce mouvement d’un corps à l’horizontal et qui est en train de sombrer. Dans mon travail, se retrouvent beaucoup les questions de l’absence, de la disparition avec celle de l’intériorité de l’être… Ce sont bien des sujets traités chez les peintres Anglais de ce mouvement, même si je ne les regarde pas tant que cela, tout en admirant beaucoup la peinture ancienne, classique et moderne.

Des critiques d’art ont, d’ailleurs, fait des ponts entre votre travail et le XIXe siècle, notamment celui d’Edvard Munch et d’Edouard Manet. Mais dans vos cadrages, je retrouve aussi des scissions à la Degas…

Edgar Degas est le premier peintre que j’ai aimé quand j’étais plus jeune. C’est celui qui m’a le plus impressionnée, notamment dans ce rapport à la photographie ou au modèle vivant, mais aussi dans sa relation au corps qui était de ne montrer que des gestes quotidiens un peu volés… Son travail témoigne d’une grande puissance sans faire de démonstration de force. C’était un artiste très cultivé et, finalement, qui n’est pas si facile d’apprécier en dehors des clichés présents dans ses sujets - à l’exemple des danseuses - mais sur lesquels il n’a jamais appuyé. Il voyait vraiment en valeur, avec des contrastes de noir et de blanc parfaits, et a conçu des monotypes et des estampes parmi les plus maîtrisés.

Comme vous l’avez rappelé, vous travaillez par séries, ce qui vous permet de développer particulièrement les qualités formelles de vos œuvres. Le médium choisi crée-t-il une différence dans l’appréhension de ces suites ?

Mes sujets peuvent se dérouler sur des temporalités très variées, allant de vingt dessins sur une série, à cinq ou cinquante sur une autre… Ils s’épuisent un peu naturellement, quand je ressens de l’ennui ou un effet de répétition… émergent sur des moments courts ou plusieurs années. Je ne pense pas en terme de médiums, notamment pour les œuvres sur papier. J’y réalise essentiellement un travail de coloriste, avec très peu de traits au sein de la surface étendue. Par conséquent, je me pose des questions de peintre, comme celle de réintervenir dans la réserve afin de ramener de la lumière. 

Pratiquez-vous régulièrement le dessin ?

Oui, presque quotidiennement, dans une mise en œuvre très légère, mais je passe facilement d’un médium à un autre. Même quand je consacre des journées entières à la peinture, le dessin est présent. Ce qui est de l’ordre de la céramique et de la sculpture est davantage réalisé dans des ateliers extérieurs, notamment pour les émaillages et les cuissons. Tout circule, alors qu’auparavant, j’avais des motifs réservés aux papiers. Aujourd’hui, quelque chose peut surgir en peinture que je vais réutiliser dans une série de dessins ou vice-versa. J’adore cette fluidité qui épouse la grande question du sujet, demeurant, malgré tout, importante dans la figuration. Il me semble que je traite, pour ma part, des scènes très cinématographiques, à l’exemple de mes fumeurs. Ce sont des portraits qui n’en sont pas vraiment ou symbolisent l’image d’une jeunesse insouciante. Ils peuvent, en parallèle, se révéler très politiquement incorrects, particulièrement en grand format…

Mais la figure et le corps humain sont omniprésents depuis vos débuts…

J’ai toujours traité l’humain ou, plus globalement, un sentiment d’intériorité de l’être ou de présences un peu fragiles, diluées dans le fond, voire perturbées par une animalité… Mais si l’on revient à l’exemple des îles, elles renvoient au paysage, donc finalement, à l’un des grands sujets de la peinture. En fait, Je considère qu’il n’y a pas vraiment de thème, même si je peux observer que je ne représente pas non plus d’objet, ni d’élément urbain. Tout comme j’exécute peu de plans larges, afin que l’on se retrouve au plus près des choses. Etre au plus près est probablement mon sujet. Je suis en face à face avec le spectateur et suis centrée sur un geste ou un détail. J’ai du mal à travailler des thèmes avec nombre de scènes ou d’actions. Je demeure sur des questions picturales, sans m’encombrer de symbolisme. Comme Pierre Bonnard pouvait peindre un morceau de sa fenêtre et saisir ce plaisir de voir, de capter la couleur, la lumière ou le moment. Tout cela va dans le sens de ne pas trop raconter ou ajouter de mise en perspective, comme dans un rétrécissement de l’espace. 

Pensiez-vous, déjà, à toutes ces notions quand vous avez débuté votre corpus dans les années 1990 ?

Non, car à l’époque, je travaillais beaucoup sur des carnets d’écolier ou des cartes postales écrites au dos. J’avais toujours besoin d’un support existant. Je ne sais pas si c’était la peur de la feuille blanche… mais il me fallait chercher chez l’autre une réalisation préalable. Ensuite, je m’en suis détachée et les formats se sont élargis. La couleur s’est également imposée avec plus de force, alors que j’avais moins d’intérêt pour les tonalités puissantes et m’octroyais moins de liberté. 

Regardiez-vous la génération d’artistes qui étaient autour de vous, à l’exemple de la Figuration Libre ?

En effet, c’était totalement leur époque, après la Figuration Narrative, et avec la Trans-avant-garde italienne que j’aimais beaucoup, notamment Sandro Chia. Nous avons connu une période de grande liberté picturale, que je n’ai pas vraiment retrouvée par la suite. Cela fusait de tous les côtés, laissant également la place à l’humour et à la possibilité d’élaborer nombre d’expérimentations. Mais je souhaitais demeurer dans ma ligne, d’autant plus que je n’ai pas fait les beaux-arts, donc j’étais un peu à côté. Je m’en suis accommodée. Ce n’est pas en lien avec ces mouvements que la figuration s’est imposée dans mon travail, mais il me semblait impossible de produire dans une autre veine. Toutefois, travaillant aussi des questions purement formelles, je me situe entre la figuration et l’abstraction.

Vous inspirez-vous, parfois, de photos ?

J’ai pu travailler d’après modèles, notamment mes enfants ou leurs amis, ou à partir de clichés, mais sans qualité particulière. Ce sont des petits moments de vie que je saisis. Je ne dessine jamais d’après la photo et le résultat n’a rien à voir dans la couleur ou l’atmosphère qui s’en dégage. 

Le monde animal, que vous relatez également souvent, semble empreint de symbolisme et de mysticisme, un peu à l’image de celui de Kiki Smith. Aimez-vous l’univers des contes ?

C’est vrai que beaucoup de collectionneurs apprécient nos deux œuvres, même si je pense que cette artiste est beaucoup plus mystique que moi. D’ailleurs, à l’inverse d’elle, je ne suis pas un aficionado de contes médiévaux ou autres. Je n’en lis pas, mais comme on m’en parle très souvent, cela doit être dans mon inconscient… Toutefois, j’aime beaucoup l’écrit et la littérature de femmes, à l’exemple de celle de Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Christine Angot, ou encore Joyce Carol Oates. 

Avez-vous l’impression de vous inscrire dans une œuvre féministe ?

Je pense que des questions de cet ordre-là émergent, mais je ne suis pas actionniste, ni militante. Je n’ai pas d’engagement dans un groupe ou un collectif… mais j’y suis sensible et, évidemment, étant femme, des choses sortent. Elles sont davantage du domaine psychologique ou même domestique, car mon œuvre se situe plus dans le concret. Par exemple, un singe est récurrent sur mes feuilles car, depuis plusieurs années, je me suis intéressée aux travaux d’une chercheuse de l’Institut Pasteur. Spécialisée dans le domaine du Sida, elle l’étudie à partir du singe vert, ayant la particularité de ne pas développer ce virus. Nous collaborons également avec l’association Organoïde, fondée par Fabrice Hyber et l’Institut Pasteur. Dernièrement, j’ai aussi beaucoup représenté un chien, à partir de petits croquis réalisés à la Maison de l’armateur du Havre, qui me servent d’ailleurs davantage pour les sculptures que pour les peintures ou les dessins. C’est un motif de départ et qui peut conduire aux métamorphoses avec des animaux hybrides. Ces formes éclosent spontanément et ne s’inscrivent pas vraiment dans l’ordre du fantastique, sans pour autant être réalistes…

Conduisant à une impression d’étrangeté, qui est récurrente dans votre œuvre. Cette attention au singulier s’est-elle imposée d’elle-même ?

Oui, totalement, car je ne revendique pas non plus de dimension psychanalytique. Je préfère que mon univers soit plus universel et global, qu’il parle à l’autre, car je ne suis pas dans l’introspection. L’analyse peut venir dans un second temps, à l’exemple de ce cerf conçus avec de nombreuses cornes qui peut témoigner de l’idée du pouvoir galopant et d’une masculinité qui serait encombrée de son autorité. Alors, en effet, je peux me permettre un langage féministe, mais en creux…

Vous semblez construire votre travail sur une forme de dichotomie, avec des notions comme le sentiment d’absence confronté à la présence… 

En effet, il y a toujours quelque chose de « contre ». J’aime que l’on soit dans une ambiguïté dans laquelle on avance ou l’on recule. C’est toujours à la limite entre les deux. Dans toutes mes formes, l’on peut retrouver ainsi la figure ou son ombre, la présence ou l’absence, le fait de signifier ou non, le blanc opposé au noir… Mais là encore, les éléments sont en suspens, tout en invoquant des choses réelles. Par exemple, mes peintures noires sont liées au décès d’un proche, donc j’y parle bien de disparition et de mort. Mais je ne conceptualise pas les idées avant de les exécuter. Je laisse la gestualité se mettre en action et, même, me perturber. Cela me permet de ne pas savoir ce qui va arriver, car j’aime les basculements et les moments où l’on vacille…

Marie Maertens  
Octobre 2020