Les artistes selectionnés - Prix de dessin 2022

Gert & Uwe Tobias

Interview - Marie Maertens

Vous êtes frères jumeaux, avez étudié ensemble et formez un duo d’artistes. Avez-vous toujours produit ou dessiné de concert ?

Durant nos études, nous avons travaillé séparément, mais à la fin de notre cursus, nous avons voulu expérimenter la possibilité de collaborer ensemble. Nous étions curieux de savoir ce qui pourrait découler de cette création, sans imaginer que cela deviendrait notre pratique future. Nous avons essentiellement découvert que nous nous autorisions davantage, en duo, qu’individuellement et cet intérêt a grandi, jusqu’à développer « le projet Tobias ». Mais nous conservons notre propre identité sur chaque œuvre et médium, qu’il s’agisse du dessin, de la gravure, la peinture ou la céramique. Au départ, nous pensons à la direction que nous voulons prendre, aux formes et au vocabulaire à développer, puis nous évoluons à partir du travail l’un de l’autre. C’est comme un collage.

Vous ne travaillez donc jamais à quatre mains, mais êtes, à l’inverse, seuls dans votre partie d’atelier ?

Il est trop compliqué d’être concomitamment devant une œuvre et ce n’est pas non plus un concept que nous pouvons déléguer à une tierce personne. Comme nous nourrissons une fascination commune pour l’histoire de l’art et développons le même ressenti formel, notre collaboration consiste à prendre à chacun pour réinjecter à l’autre, à pousser dans une voie tracée par l’autre. Nous avons commencé en 2001, puis avons très vite été invités dans des expositions de groupe, avant notre premier solo-show en 2004. 

Vous pratiquez plusieurs médiums. Avez-vous une préférence pour certains d’entre eux ? 

Non, même si nous sommes peut-être plus connus pour nos gravures sur bois, qui sont les travaux que nous réalisons en plus grands formats. Mais les collages ou les gouaches sont aussi importants à nos yeux. D’ailleurs pour tous les grands travaux, nous partons des collages ou des dessins. Ils demeurent les sources que nous transférons vers d’autres supports. 

Vous avez quitté la Roumanie, votre pays d’origine, à l’âge de douze ans, mais y êtes retournés quand vous aviez une vingtaine d’années pour les vacances. Demeure-t-il une résurgence de cette culture dans votre œuvre ?

Oui, une grande partie du travail est de les regarder et, parmi les milliers, peut-être même les millions de clichés que j’ai consultés, de trouver ce que je peux y apporter par le dessin et la peinture. Les photographies recueillies sont, la plupart du temps, en noir et blanc, tandis que mes propres images sont en couleur.

Quand vous avez utilisé, à une période, des images des grandes guerres, ou celles des foyers américains durant les sixties, que vouliez-vous dire ?
Vouliez-vous témoigner de l’histoire ?

En effet, nous y sommes allés pour les vacances, mais aussi pour suivre des projets artistiques. Ce fut un séjour important, car nous y avons joué, et avons continué à le faire, des clichés touristiques sur la Transylvanie, tels que l’histoire de Dracula - développée dans de nombreux films de série B - ou d’autres éléments folkloriques liés à l’Europe Centrale. Dans ce sens, nos premiers travaux étaient autobiographiques, comme ils le sont généralement pour tout jeune plasticien… Vingt ans après, il est toujours important d’assumer d’où nous venons, mais nos références ont évolué et nous menons beaucoup d’allers et retours avec nos propres images.

Vous semblez également avoir été fascinés par le Bauhaus, le constructivisme russe ou l’expressionisme allemand, mouvement qui a très fortement développé la tradition de la gravure sur bois…

Nous avons en effet étudié à Brunswick, dans le nord de l’Allemagne, mais nous ne mettons pas en avant une influence directe de l’expressionisme allemand. D’ailleurs, il nous semble que cette caractéristique expressionniste ne se retrouve pas dans nos gravures sur bois… mais peut-être davantage dans la partie sculptée de nos travaux. Si l’usage de la gravure se poursuit en Allemagne, nous nous sentons plus proche de la tradition japonaise ou de l’héritage d’Edvard Munch. Le lien avec le Bauhaus peut se voir, quant-à-lui, dans notre intérêt pour l’architecture. 

Et dans ces formes simples, graphiques et synthétiques que vous pouvez employer de manière répétitive…

Quand nous sommes conviés à réaliser des expositions, nous regardons beaucoup l’architecture des lieux. Nous établissons même une cartographie, un peu à la manière du film Matrix, dans laquelle les formes peuvent se connecter entre-elles. Très souvent, notre exposition dépend ainsi de l’environnement qui l’entoure. Dans un second temps, nous pouvons aussi étudier l’histoire de la ville ou regarder la tradition des natures-mortes, à la suite d’une invitation qui nous avait été faite dans un musée des Pays-Bas et qui font partie de l’héritage de ce pays. 

En effet, vous donnez l’impression de vous amuser avec les classiques du genre, tels que le portrait, la nature-morte ou le paysage...

Oui, nous les transformons dans des formes réduites ou nouons des dialogues avec les artistes constructivistes ou Oskar Schlemmer, par exemple. L’histoire de l’art, dont on peut percevoir des influences plus ou moins directes, est un langage qui nous autorise à élaborer de nouvelles compositions. Puis notre propre travail se nourrit de lui-même, comme un tableau de bord que nous pourrions appréhender à différents niveaux et dans lequel nous cultivons la répétition d’éléments.

Par ses différents éléments, élaborez-vous une histoire particulière ? 

Nous n’allons pas consciemment dans ce sens, mais il peut arriver, notamment face à une série, que la question de la narration se pose. Toutefois, nous n’illustrons pas d’idées ou n’avons pas de message. Nous voulons réaliser des images sans mettre en avant un quelconque engagement. 

Mais justement, qu’attendez-vous du regardeur, en montrant des événements historiques parfois violents, mais de manière assez douce par votre technique ?Certains critiques d’art ont fait le parallèle entre votre travail et le mouvement symboliste. Peut-on préciser que vous vous situez dans un interstice entre le réel et la fiction ?

Nous cultivons, en effet, un monde parallèle qui peut être enrichi d’images de magazines ou de divers collages et nous dit quelque chose de notre présent, tout en restant très ouvert. On peut y voir des résurgences de certains archaïsmes, que nous mêlons à nos propres sources. Parfois, nous représentons également des masques, qui nous placent en dehors de la réalité et peuvent être gentiment effrayants… Le masque permet de développer la représentation d’un visage vers de multiples directions, tant en clin d’œil à Gaston Bachelard qu’à James Ensor.

A un moment de votre pratique, vous avez employé beaucoup d’animaux issus de la mythologie. Revêtaient-ils une signification particulière à vos yeux ? 

Nous connaissons les symboliques des animaux que nous représentons, mais ne les employons jamais de manière littérale. Là encore, nous ne voulons pas délivrer un message, mais mener à une transformation de l’esprit, bien qu’ils témoignent de la fascination que nous avons pour le Moyen-Age et l’univers des légendes. Nous assumons également une grande admiration pour Jérôme Bosch ou Kasimir Malevitch et nous fonctionnons de sorte à creuser l’objet de notre fascination. Mais parfois, cela prend des années à mûrir et à se voir dans les œuvres…  

Comment décidez-vous de l’emploi de vos couleurs ? 

Il s’agit d’une question d’atmosphère et de la manière dont nous voyons les pièces. Nous travaillons aussi beaucoup les notions d’oppositions. Si un motif met en scène, par exemple, des figures effrayantes, nous allons créer une ambiance plus douce avec les tonalités. Une certaine dose d’humour permet d’insuffler de la distance. 

Vous référez-vous à des théories sur les couleurs ?

Non, nous agissons de manière plus intuitive, mais chaque artiste a quelque peu sa propre théorie ou ses références. Par exemple, chez Luc Tuymans, on perçoit du Giorgio Morandi. Nous adorons les tonalités d’Édouard Vuillard, dont nous regardons beaucoup d’images, sans essayer d’analyser pourquoi ses combinaisons et associations nous touchent autant.

Vous semblez construire votre œuvre comme un jeu de ping-pong et l’on peut comprendre, qu’ensemble, vos énergies se télescopent, avant que vous ne les confrontiez au spectateur….

C’est exactement ce que nous espérons transmettre ! Nous voulons créer des moments de tensions, un peu comme le faisait Vassily Kandinsky. 

Bob Nicklas a écrit que vous accentuez « la délicatesse » de vos dessins et aquarelles. En êtes-vous conscients ? 

Nous aimons chaque médium que nous employons et utilisons toutes nos couleurs avec plaisir. Mais il ne faut jamais trop appuyer une tonalité, car le travail irait dans une direction que nous n’aimons pas. Si nous ne l’intellectualisons pas en termes de délicatesse, nous ressentons, qu’en effet, employer trop de couleurs ou de motifs peut réduire le propos. Le dessin revêt une place particulière dans le sens qu’il se retrouve à de multiples niveaux dans notre pratique, même dans les gravures dont il constitue la source. Nous dessinons, puis découpons nos formes, même si parfois la machine ne suit pas exactement notre idée… L’image est donc dessinée avant d’être imprimée. En général, le dessin constitue la base de notre travail. Nous communiquons entre nous par le dessin et nous influençons l’un l’autre à partir de ce médium. 

L’un l’autre… l’un par rapport à l’autre… La question de l’identité n’est-elle pas, finalement, votre sujet principal ? 

Totalement, mais il ne faut pas que ce sujet soit trop ancré sur notre autobiographie. Nous parlons toujours de nous-mêmes avec distance, car il est important que le spectateur puisse également se voir dans notre travail. 

Marie Maertens 
Février 2022