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Les artistes selectionnés - Prix de dessin 2019

Daniel et Florence Guerlain

Jérôme Zonder 

Interview 2019

Votre travail semble cumuler davantage de niveaux narratifs qu’auparavant. Pourquoi allez-vous dans le sens ? 

En effet, j’ai souhaité développer mes sujets sur des histoires nourries depuis plusieurs années, notamment dans mes dernières séries. Pour donner à voir ces différentes narrations, je commence par exemple une toile, sur laquelle j’ajoute des collages constitués de mélanges de papiers et de tissus. Ces découpes comprennent le travail de dessin et des images liées à l’histoire de la violence, pour le dire d’une manière globale. Elles sont issues d’archives, de certains tableaux emblématiques de l’histoire de l’art ou de mes propres dessins. Donc je travaille autant une mise en perspective, qu’une volonté de creuser l’intérieur de l’image en train de se fabriquer.

On a beaucoup parlé, à vos débuts, de votre virtuosité technique, ce qui pouvait même restreindre la lecture de votre travail. Avez-vous souhaité vous en éloigner ?

Mon travail a toujours pris différentes directions, qui, aujourd’hui, divergent progressivement dans leur propre logique et apparaissent plus clairement. Mais il est vrai que ce rapport à la virtuosité, souvent rabattu, m’a un peu gêné. J’ai toujours voulu interroger le dessin dans ses matériaux et ses formes d’appréhension, car pour moi, certaines logiques sont propres au médium. A l’exemple de la connexion entre le personnage et son portrait - soit sa représentation -, à laquelle j’ajoute la question de la limite du dessin. En évoluant, j’ai mis en perspective l’hyperréalisme et la façon dont je pouvais l’utiliser. J’ai observé l’éclatement de ma ligne et cette dichotomie entre l’extrêmement contenu et ce qui va être pulvérisé. C’est une autre façon d’interroger le sujet, qui m’a amené à travailler davantage du côté de la masse. 

En quoi, justement, cela demeure-t-il du dessin quand vous pulvérisez de la poudre de graffite et de fusain ? Le dessin n’est-il pas davantage lié à la ligne et à une certaine limite ? 

Une limite se dépasse toujours... et la question de la masse du dessin est à l’origine de la représentation. Il y a quelques années, j’avais conçu un dessin portant sur les deux premières manifestations symboliques du travail de l’homme, à partir d’une photographie prise dans la grotte de Lascaux. On y voit une empreinte de main, jouxtant une ligne. L’empreinte représente la masse et la matière, apposée à la ligne qui était également tracée au charbon. Dès le départ, les hommes qui peuplaient cette grotte ont eu la conscience de se dire : je suis là, mais que vais-je devenir ? Je ne le fais pas uniquement dans la volonté de combiner les contraires, mais pour témoigner des différents modes d’existence qui nous traversent.

Vous avez aussi dit employer le noir et blanc, pour ne pas céder à la facilité de la couleur… 

C’était également pour accompagner l’affinité très naturelle que je nourris avec le dessin à la ligne depuis mon plus jeune âge. Quand on débute, il est d’ailleurs peut-être plus facile de chercher à maîtriser un domaine contenu que de se lancer dans des espaces mouvants. Puis des éléments narratifs sont apparus : des scènes ostensibles, théâtrales, cacophoniques et démonstratives qui accompagnaient un mouvement enfantin dans la représentation. J’assume à présent davantage d’intériorité. Mais là-encore, je déborde sans arrêt, dans ce rapport entre la masse, le flouté et les lignes.

Ce que vous résumez en citant la polygraphie…

Oui, car ce sont les attentes du dessin. 

Aux Beaux-Arts de Paris, vous étiez à l’atelier de Jean-Michel Alberola. A l’époque, il y avait Vladimir Veličković, que vous connaissiez bien, et la scène artistique était également investie par la Figuration Libre. Avez-vous, consciemment, voulu vous éloigner de cette approche trop linéaire…

Pour moi, il réside toujours une sorte de narration dans le sens que l’espèce humaine est narrative. C’est une partie de notre matière, littéralement… d’autant plus quand on tente de représenter quelqu’un. A cette période, j’ai également regardé la BD qui m’intéressait dans cette polygraphie plus développée qu’elle ne l’est dans l’art plastique. L’exemple de Moebius est évident, mais les dessinateurs de la culture manga y travaillent également. Puis petit à petit, a émergé cette tentative de rendre les choses plus organiques, en allant à l’intérieur de la matière. L’image s’est complexifiée et semble peut-être distanciée ou trouble, mais je travaille toujours la même question. Je ne fais pas de hiérarchie entre la sensation physique, qui est la représentation pure, et la sensation narrative, qui en nourrira le récit. 

Peut-on revenir à la violence et à ces références à la Seconde Guerre Mondiale qui étaient très présentes auparavant. Vouliez-vous témoigner d’une période exacerbée de l’histoire ? 

Au cœur de ce que je nomme « la matière narrative », soit la construction et la traduction du sujet, il est obligatoire de regarder les marques de l’histoire sur lesquelles nous avons grandi. Celles qui nous forment ou nous déforment. Donc mon regard s’est tourné vers des périodes de paroxysme, notamment la Deuxième Guerre Mondiale, la Bombe atomique et la Shoah. S’y sont ajoutés les évènements desquels j’ai été témoin quand je sortais de l’adolescence, aux milieux des années 1990, avec les guerres de Yougoslavie et le génocide du Rwanda. Sans en reproduire l’illustration directe ou documentaire, je voulais en tenir compte. Les premières tentatives sont apparues par le biais d’un petit théâtre des horreurs, comme un mode enfantin qui rejouerait la scène. L’attention à la trace et à la mémoire s’est développée. Mais en 2013, une résidence à Leipzig a remis le juste curseur par rapport à une histoire que je pouvais fantasmer. Une fois ma relation à ces récits éclaircie, le travail d’empreinte m’a permis de prendre de la distance et s’est révélé une nécessité corollaire au portrait. 

Vous en réalisez d’ailleurs de plus en plus, non ?  

Oui, j’invite comme une bande des copains, avec tous les adolescents et les amis des trois personnages que j’ai créés et qui constituent une galerie de portraits. Dans mes dernières œuvres, je les mêle aux empreintes de l’histoire par la découpe ou le choix des tissus qui sont eux-mêmes des narrations, passant par l’Afrique, le Japon ou les Etats-Unis… Par ces réminiscences d’autres scènes narratives, un nouveau dessin se crée, un rapport de construction-destruction dans lequel je reviens au travail de la ligne, en relation avec celui de la masse. De loin, la figure est constituée, mais elle explose quand on s’en approche. 

Vous avez d’ailleurs souvent évoqué le terme de « défragmenter »… Vous avez d’ailleurs souvent évoqué le terme de « défragmenter »… 

J’essaie de témoigner du fait que nous vivons les uns avec les autres sans être homogènes, mais qu’un ensemble s’organise malgré tout. Au niveau plastique, je tente de fabriquer un dessin qui fonctionne à différentes lectures, provoquant une circulation. 

Pourquoi avez-vous toujours souhaité inclure le spectateur au cœur de l’œuvre ? Est-ce aussi pour le perturber et le bousculer un peu ? 

Au début, c’est en effet ce que je recherchais, mais aujourd’hui, il m’est plus important qu’on « éprouve » le dessin, plutôt que de seulement le regarder. J’ai envie d’exacerber la physicalité du dessin, à la fois circonscris et précis, mais qui peut aussi sortir du cadre. C’est une façon d’être au monde, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des grands mouvements. 

Votre dessin est-il très intuitif ou réalisé d’après des schémas et des croquis ? 

Non, je n’arrive pas à le préparer à l’avance, mais j’ai besoin de réaliser beaucoup d’œuvres, quitte à en détruire certaines, car je réfléchis en travaillant. Sur les grands formats, que je peux concevoir en deux mois, j’installe le personnage, puis développe les narrations. Il peut m’arriver de faire des photographies, que j’imprime en photocopies et sur lesquelles je dessine pour réfléchir. J’ai besoin d’être dans mon dessin pour voir où il peut m’emmener. 

Après avoir créé ces trois personnages, Garance, Baptiste et Pierre-François, que vous avez suivis enfants et adolescents, allez-vous continuer à les faire évoluer dans le futur et, par conséquent, à vous positionner dans une forme d’anticipation ? 

L’année dernière, justement, j’ai refait un tour d’horizon de ces trois protagonistes. J’ai tiré les conclusions du travail réalisé durant trois ans avec la jeune fille et préparé les années à venir. Je développe toujours ce lien entre construction et narration, grande et petite histoire, relation à l’empreinte. J’ai beaucoup lu Bernard Stiegler, ou encore Yuval Noah Harari et ses Sapiens : Une brève histoire de l'humanité ou Homo Deus : Une brève histoire de l'avenir, qui sont des sommes historiques sur le passage à une nouvelle espèce. Quand Bernard Stiegler réfléchit à l’outil, la technique, la différence entre la donnée et le fait physique, la mémoire virtuelle ou réelle… A présent que j’ai posé un rapport à l’histoire qui me convient, je vais incorporer ces réflexions dans mon travail. Pour l’un des deux garçons, j’ai envie d’imaginer un personnage dévoré par les images, quand l’autre garçon sera un scientifique... Je suis également parti des Métamorphoses de Kafka et une imagerie de science-fiction que je considère comme un nouveau terrain de jeux. J’ouvre un système de l’ordre du futur et des potentialités. 

Avez-vous le sentiment que ce rapport à l’histoire est générationnel ? 

Il est certain que nous avons été confrontés, sur un temps raccourci, à des événements très chargés, qui ont pu générer un ensemble de sujets sur la fin de l’histoire. Dans ma génération, cela s’est aussi traduit par un retour au dessin, car le fait de réaliser des images à la main, en engageant son corps, revêt un sens nouveau. La condensation de la matière représente du temps accumulé. La question du portrait est toujours d’en rendre la densité, car il faut du temps pour « charger » une image. Le temps que je passe à réaliser mes œuvres me permet de réfléchir, de rêver et d’accueillir d’autres sujets à venir.


Marie Maertens - Janvier 2019