Quels sont les thèmes principaux sur lesquels vous travaillez ? Peut-on dire que ce sont des récurrences du quotidien liées à l’histoire de l’art ?
J’essaie toujours de ne pas développer de thèmes spécifiques répétés sur différentes feuilles. Mais, par exemple, l’une de mes dernières séries, qui se nomme Notturni, traitait du jour ou de la lumière artificielle opposé à la nuit…. Ces contrastes poursuivent des dichotomies comme l’homme confronté à l’animal, l’intérieur à l’extérieur… soit des stéréotypes qui reviennent et se révèlent en opposition constante. La dimension de la captivité est aussi très importante dans mon travail, celle de l’homme ou de l’animal, du sauvage face au domestiqué. Cette série particulière, élaborée comme un story-board de film, fut développée dans un petit village qui se trouve au centre de l’Italie et inspira ces archétypes.
On peut y déceler aussi des thèmes classiques de l’histoire de l’art, tels que le paysage ou la nature-morte…
Dans cette série, comme dans l’ensemble de mon travail, le jeu est principalement de changer le point de vue car le propos peut sembler « classique » au premier regard. Une des premières scènes de Notturni montre en effet une nature-morte avec un paysage, donc des thèmes atemporels… avant que la perspective ne change, comme si l’on pouvait rentrer dans cette nature-morte. Un autre dessin nous fait sortir de la maison afin de voir cette scène de l’extérieur, comme si nous étions dans le jardin. Le thème évolue donc en permanence et prend beaucoup au langage du cinéma.
Certains critiques ont parlé, à votre sujet, de références à Giotto, à la période du Novecento, puis à Giorgio de Chirico, Pablo Picasso… sans oublier l’Antique… Êtes-vous d’accord ?
J’admire en effet beaucoup Pablo Picasso, qui transformait son dessin et signifiait tant par son trait. J’aime également, quand je dessine, changer mon style, même au sein d’une série. Picasso était capable de faire évoluer l’image de manière indéfinie, en témoignage de la mutation de sa pensée. Si toute l’histoire de l’art est bien entendu importante, j’apprécie de jouer sur les malentendus et les erreurs. Par exemple, à la Bibliothèque Richelieu, j’ai été fasciné par une gravure portant sur la découverte de l’Amérique qui a inspiré mon interprétation du Jardin des délices. C’est un sujet que j’interprétais quand j’allais chercher mon amoureuse à l’aéroport, essayant de sublimer l’espace et le temps passé sur l’autoroute. Je plongeais dans un monde atemporel, qui a dernièrement été traduit dans une grande tapisserie, expérimentant le temps ou le lien entre l’urbain et le naturel.
Ce lien entre le passé et le présent est-il aussi une manière de parler différemment de la société dans laquelle nous vivons en prenant de la distance ?
Je n’ai pas de volonté si spécifique, ni celle d’emmener des références très précises et, finalement, mes emprunts à l’histoire de l’art me semblent toujours très naturels.
Comme de représenter la louve de Remus et Romulus, symbole de la ville de Rome dans l’Antiquité ?
Cela me permet notamment de parler de captivité et de créer un modèle dans un intérieur qui fait prendre forme à la série. Le sujet rentre dans un « premier écran », en ressort puis y revient, comme au cinéma. Je prends le langage du 7ème art pour l’appliquer dans la peinture. C’est le cinéma qui regarde la peinture, en changeant de point de vue et en développant les mouvements d’un dessin à un autre, d’une série à une autre. Je me réfère aussi au Grant Autel de Pergame, aujourd’hui à Berlin, qui était tel un cinéma antique. Cela m’intéresse de voir comment un sujet se répète, tel une litanie…
Comment débutez-vous alors vos séries ?
Je pense dans une sorte de prisme et, autour de cela, je commence à créer mes dessins. Au tout départ, j’ai une idée conceptuelle ou un ensemble de sensations et d’idées. Puis, je dois faire face aux matières que j’utilise. S’il ne s’agit que d’encre, je trace une première trame, puis une deuxième. Il peut y avoir une sorte d’opposition entre l’idée et ce qui doit être couché sur le papier. Il est alors nécessaire de laisser une certaine liberté à ce que le dessin apporte par lui-même… Ce qui est dans la tête ressort souvent d’une manière différente avec le contact du papier. De même que mes séries n’ont pas de numéro déterminé, car elles dépendent d’un flux de pensées. Ce flux se poursuit de dessin en dessin, donc évolue, comme un jeu amenant à de nouvelles créations. Chaque fois, les règles se modifient dans les séries, puis quand elles s’achèvent, le travail est terminé.
Voulez-vous par ailleurs appuyer le côté sauvage de l’homme, par ce lien très accentué à l’animal ?
Ce qui m’intéresse est le changement de point de vue entre l’homme et l’animal. C’est aussi pour ça que j’aime le cinéma et, davantage que des réalisateurs en particulier, je regarde la partie technique des mises en scène. Par exemple, des protagonistes sont dans une voiture, puis on les voit dans le reflet de l’œil d’un cheval. On les observe tour à tour du dedans ou du dehors. Certaines de mes images peuvent aussi renvoyer à des codes médiévaux, car j’aime développer différentes narrations. Je peux encore partir d’un livre, comme La Vie mode d’emploi, de Georges Pérec. C’est parfait pour moi, car chaque chapitre aborde des genres différents, du triller à la romance… C’est un bon exemple pour comprendre comment je construis mes séries. Mais d’une certaine manière, toutes les histoires de cet ouvrage sont des tragédies, avec un détachement ironique et une folie encyclopédique.
Pourrait-on dire comme une tragédie antique ?
Non, je retiendrais plutôt l’humour en fait, mais j’aime aussi Les Mille et une Nuit, dans leurs différentes constructions. Pablo Picasso transformait également les codes, et moi-même, je m’autorise de passer de cet artiste à Rembrandt ou Jean Cocteau… J’aime ces changements de points de vue et de langages qui sont ensuite appréhendés dans leur ensemble car, finalement, nous lisons une histoire unique. Je décris l’être humain à travers le temps et des codes qui changent.
Est-ce une manière de vous détacher d’un présent ou d’une actualité des temps parfois brutale ?
Non, c’est une manière d’enrichir le présent et de le regarder à travers des mondes divers, en laissant évoluer ma facture en parallèle. Elle peut aller du trait fin à l’aquarelle, emprunter du côté des enluminures perses et médiévales ou se révéler plus picturale.
Vous semblez néanmoins vous référer particulièrement aux années 1920 et 1930, une période trouble en Europe et aussi celle du Retour à l’ordre de Pablo Picasso. Est-ce un hasard ?
Il est vrai qu’au début du 19ème siècle, de nombreuses formes d’idéologies ont commencé à se développer et peut-être pouvait-on penser à une recherche d’absolu. Mais je nourris une autre forme de conviction et lorsque je me réfère à l’histoire de l’art, je tente aussi d’employer un alphabet et un vocabulaire simple et commun pour tout le monde. La narration en série part d’une volonté de bâtir un nouvel alphabet, facilement divisible, plutôt que de construire une nouveauté qui ne parlerait pas vraiment aux spectateurs. Je souhaite traduire ou trahir des stéréotypes et retourner les symboles. Regarder d’un côté ou de l’autre, avec une méthodologie de langage qui soit ouverte à tous, comme une stratification.
Vos tonalités sont assez douces, dans ces dégradés de gris, de verts ou roses…
Oui, ce sont des tonalités de pastel ou qui réfèrent à la tempera pour les peintures. Je produis beaucoup, donc je me dédie à une image, puis je passe à une autre, mais au final je montre très peu d’œuvres. Toutefois, la tapisserie, que j’ai expérimenté récemment, va m’emmener vers des couleurs plus vives.
Oui, ce sont des formats plutôt intimes, mais je vais commencer à m’atteler bientôt à de plus grandes dimensions. Finalement, je me rends compte que je fais la même chose depuis que je suis enfant. Je dessinais déjà des cavaliers avec des chevaux, du feu, ou encore des femmes et des fleurs… comme si je répétais toujours la même image. Mais ce que j’aime particulièrement lorsque je développe des séries et sélectionne des dessins, est que le regardeur reconstitue toujours la scène manquante. Il imagine ce qu’il veut et chacun peut se faire son propre scénario de l’histoire…
Marie Maertens
Février 2025
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